Clés pour lire l’évangile de Luc : 15. Après l’ennemi, le frère

Dans cette série hebdomadaire, nous voulons fournir des clés pour ouvrir et apprécier le texte de l’évangile de Luc. Cette semaine, Lc 6,39-45 du 8ème dimanche du temps ordinaire.

Frère, laisse-moi enlever la paille qui est dans ton œil. (Lc 6,42)

« Ne jugez pas, ne condamnez pas, pardonnez. » (6,37) Voilà ce que Jésus vient de commander à ses disciples. Mais ne pas juger, cela ne signifie pas que tout se vaut. Le disciple doit se former à vivre et agir comme son maître dont la miséricorde pour les pécheurs le rendait apte à guider ses frères. « Un aveugle peut-il guider un autre aveugle ? » (6,39)

Prétendre corriger un frère, enlever la paille de son œil, n’est possible qu’à celui qui a d’abord balayé devant sa porte, enlevant la poutre de son œil. Ce que produit chacun révèle le fond de son cœur. « Chaque arbre se reconnaît à son fruit. » (6,44)

Ces trois paraboles mettent en garde contre la tentation de juger nos frères. « Le disciple n’est pas au-dessus du maître. » (6,40) Reste à faire nôtres les actes et le cœur de Jésus car le véritable disciple est comme son maître.

                            Le mot crochet

On appelle « mot crochet » celui qui a servi à « accrocher » les uns aux autres des paroles ou des récits dans un passage des évangiles. C’est un procédé facilitant la mémorisation d’une série de sentences grâce à un mot qui revient à plusieurs reprises, ainsi « œil » revient cinq fois dans les versets 41-42. De plus, on accroche ces versets à d’autres (39-40) qui évoquent le même thème puisque parlant des aveugles.

Divers éléments, indépendants les uns des autres au niveau du Jésus historique, se retrouvent assemblés en un « bloc » liés par des mots agrafes autour d’un même thème : œil, voir, aveugle… Cela facilitait leur reproduction en chaîne d’abord au niveau oral des transmetteurs de l’enseignement de Jésus, puis au niveau de leur mise par écrit dans les évangiles. Cela signifie que les discours de Jésus tels que présentés par les évangélistes « ne redonnent pas les paroles dans leur enchaînement originel, telles que Jésus les aurait prononcées. Ils présentent plutôt, d’une part, des péricopes que la tradition pré-synoptique avait déjà rassemblées. Ils témoignent aussi, d’autre part, d’un travail rédactionnel accompli par l’évangéliste sur les sources dont ils disposaient. C’est dire qu’il est difficile parfois, sinon impossible, de retrouver leur contexte primitif. » (Lucien DEISS, Paroles sur le chemin, Année C, 1979)

Abbé Marcel Villers

Clés pour lire l’évangile de Luc : 14. Aimez vos ennemis

Clés pour lire l’évangile de Luc

Dans cette série hebdomadaire (parution le mercredi matin), nous voulons fournir des clés pour ouvrir et apprécier le texte de l’évangile de Luc. Cette semaine, Lc 6,27-38 du 7ème dimanche du temps ordinaire.

14. Aimez vos ennemis

Ce que vous voulez que les autres fassent pour vous, faites-le aussi pour eux (Lc 6,31)

Jésus a donné son discours-programme dans la synagogue de Nazareth : il est venu « porter la Bonne Nouvelle aux pauvres » (4,18). Il a appelé ses disciples (5,10-11) et a mis en pratique son programme (5,12-6,11) ce qui lui permet de proclamer que le règne de Dieu est venu (6,20-26). Cela entraîne, pour ses disciples, une vie nouvelle à l’image de ce Dieu d’amour et de miséricorde (6,27-50). Et Jésus énonce une suite d’impératifs : « Aimez, faites du bien, prêtez », accompagnés d’exemples illustrant l’existence nouvelle.

Une première série (6,27-35) est centrée sur l’amour des ennemis : « aimez vos ennemis, faites du bien et prêtez sans rien espérer en retouralors vous serez les fils du Très-Haut. » (6,35) L’amour des ennemis manifeste le caractère inconditionné et illimité de l’amour de Dieu, « bon pour les ingrats et les méchants » (6,35). La seconde série (6,36-38) insiste sur la miséricorde et sa gratuité : « comme votre Père, soyez miséricordieux, ne jugez pas, ne condamnez pas, pardonnez, donnez. »

La Règle d’or

« Ce que vous voulez que les autres fassent pour vous, faites-le aussi pour eux » (Lc 6,31) : telle est la Règle d’or. « Elle est l’expression de cette exigence de réciprocité qui est au principe de toute moralité… Elle exprime bien ce décentrement élémentaire qui me fait quitter le point de vue étroit de mes désirs et de mes intérêts pour commencer à me mettre à la place d’autrui… Cette Règle est non seulement présente dès l’Ancien Testament, sous sa forme négative, mais attestée universellement chez les philosophes de toutes les cultures… Elle est l’expression de la loi morale que tout homme trouve écrite en son cœur (Ro 2,14)… La charité n’a pas son principe en moi, mais en autrui, et elle ne peut l’avoir en autrui que parce qu’elle l’a en Dieu. La charité est réciprocité jusqu’au point où elle détruit ma volonté pour la remplacer en moi par la volonté d’autrui. (Jean Lacroix) » (Olivier DU ROY, La réciprocité. Essai de morale fondamentale, 1970)

Abbé Marcel Villers

Clés pour lire l’évangile de Luc : 13. Béatitudes

Clés pour lire l’évangile de Luc

Dans cette série hebdomadaire (parution le mercredi matin), nous voulons fournir des clés pour ouvrir et apprécier le texte de l’évangile de Luc. Cette semaine, Lc 6,17.20-26 du 6ème dimanche du temps ordinaire.

13. Béatitudes

Heureux, vous les pauvres ! Quel malheur pour vous, les riches ! (Lc 6,20.24)

Jésus dessine deux chemins, opposés l’un à l’autre, dont l’issue ne fait pas de doute : bonheur ou malheur. Heureux les pauvres, les affamés, les affligés, les rejetés. Mais pourquoi ? Pourquoi sont-ils heureux ? Parce qu’ils sont pauvres, affamés, en larmes ? Non. Le bonheur n’est pas dans la pauvreté. Ni le dénuement, ni les pleurs, ni la haine, ni l’insulte ne sont des formes de vie heureuse. Mais alors, de quoi s’agit-il ?

Le bonheur dont parle Jésus, c’est le Royaume de Dieu. « Heureux vous les pauvres, car le Royaume de Dieu est à vous ! » (6,20) Soyez heureux, car votre pauvreté va cesser. Votre faim, vos larmes et les persécutions, c’est fini. Soyez heureux, annonce Jésus, car avec moi, tout cela, c’est fini. Je viens vous délivrer.

Les béatitudes sont des cris de joie, une bonne nouvelle pour tous ceux que la vie a abîmé et qui attendent la délivrance avec ardeur.

Béatitudes

Plutôt que Heureux ou Quel bonheur, Chouraqui choisit En marche. « Makarioï dit le grec : Bienheureux, ce mot oriente d’emblée sur une fausse piste : les béatitudes sont supposées acquises d’entrée de jeu, alors qu’elles ne le seront, en plénitude, que dans le royaume de Dieu. Or Jésus n’a pas dit makarioï [en grec], mais « ashréi » (voir psaume 1,1) [en hébreu]. C’est une exclamation au pluriel, d’une racine ashar, qui implique non pas l’idée d’un vague bonheur d’essence hédoniste, mais celle d’une rectitude, celle de l’homme en marche sur une route sans obstacle, celle qui mène vers Dieu. « En marche, les pauvres ! Oui, il est à vous, le royaume de Dieu. » Cette traduction connote une idée de marche sur une route dépourvue d’obstacles et conduisant à Dieu, source de toute allégresse. La béatitude se trouve au terme du cheminement, et non à son début. » (CHOURAQUI André, L’univers de la Bible, tome VIII, Paris, 1985)

Abbé Marcel Villers