Peu après l’An Mil, lorsque s’arrête la vague des invasions, dans une atmosphère de paix et d’activité économique retrouvée, une poussée démographique importante se fait jour. On observe aussi une fièvre ardente de construction. Ainsi, « la principauté de Liège connaît de vastes campagnes de constructions militaires et religieuses, depuis Notger (972-1008) jusqu’au XIIe s. Vraisemblablement, c’est au cours du XIe s. qu’est édifiée la forteresse de Franchimont. Il n’est pas impossible que l’église romane et le château aient été élevés l’un à la suite de l’autre par les mêmes chantiers ».[1] Il fallait profiter de la présence d’artisans spécialisés et de la proximité de carrières d’extraction des pierres nécessaires (4600 tonnes) aux deux constructions : « le Staneux se trouvait à 3 km ; le Tillot, à 500 m de l’église, pouvait fournir le sable et la carrière du Wayot, à 250 m, les pierres à chaux. »[2] Quant aux arbres nécessaires, le Staneux, immense forêt, y pourvoyait aisément.
Comment expliquer cette fièvre de constructions ? Dans le domaine religieux, beaucoup d’églises d’âge carolingien ont été détruites, pillées, incendiées. Il faut reconstruire les églises, mais aussi en construire de nouvelles pour les paroisses fondées dans les clairières ouvertes par les défricheurs, comme c’est le cas à Sart. Si elles sont plus nombreuses, les églises doivent être également plus grandes : même lorsqu’elles ont été épargnées par les barbares, comme c’est le cas à Theux, les bâtiments des siècles précédents se révèlent trop petits car le nombre de fidèles a augmenté comme la population. L’église carolingienne de Theux est démolie à la fin du XIe et une nouvelle église édifiée que l’analyse dendrochronologique permet de dater de 1091.
Cette église est dite romane ; en effet, les bâtiments religieux, construits entre les débuts du XIe s. et le milieu du siècle suivant, sont représentatifs d’un art que, depuis le début du XIXe s., on appelle roman car il prend les œuvres de l’Antiquité classique, notamment romaine, pour modèles.
« La partie la plus significative de la nouvelle église est son vaisseau roman, un imposant volume, peu éclairé, curieusement divisé en trois nefs non voûtées d’égale hauteur et à plafond plat. Les spécialistes de l’architecture mosane sont souvent restés perplexes devant cette église-halle-romane, la seule actuellement conservée dans l’entre-Loire-et-Rhin, longue de sept travées au lieu des cinq habituelles. »[3] Il s’agissait d’agrandir l’église carolingienne (image ci-dessous à gauche) en l’allongeant d’un chœur rectangulaire, et surtout en la rendant deux fois plus large, avec ses trois nefs de cinq travées : c’est l’église-halle (ci-dessous à droite). Une tour, opposée au chœur, est intégrée à l’édifice. L’entrée latérale est au nord, juste au centre de la façade.
Le vaisseau forme un imposant volume « dont l’élévation devait atteindre 11,30 m environ, soit 2,90 de plus que le chœur. Il est divisé en trois nefs d’égale hauteur par deux rangées de piliers mesurant 9,10 à 9,15 m depuis le sol roman primitif. Des arcades en plein cintre relient longitudinalement les travées. »[1] La lumière ne pénètre que par de petites baies haut placées, par mesure de sécurité, ce qui rend la nef centrale très sombre. Le toit roman du vaisseau devait avoir la même inclinaison que celui du chœur : 32%.
La zone occidentale qui s’étend sur les sixième et septième travées (voir ci-dessus la maquette de madame Paelem) possède deux piliers plus forts et recouvre vraisemblablement l’emplacement d’une tour intégrée à l’ensemble de l’édifice. Par sa masse, cette zone avait certainement une fonction défensive pour le bourg installé autour de l’église. Cette zone occidentale, de même surface que le chœur, est nettement séparée du reste de l’église par plusieurs marches et une importante surélévation du sol.
Le chapiteau au sommet du pilastre nord porte la trace de polychromie rouge-grenat. On sait qu’à l’époque « l’intérieur de l’église, les vastes surfaces nues des murs et des voûtes disparaissaient entièrement sous les fresques et les tapisseries ; les sculptures elles-mêmes étaient vêtues de couleurs vives, ainsi que les colonnes et les arcs. »[2]
Un chancel ou jubé séparait le chœur de la nef centrale ; ce jubé était surmonté d’une poutre de gloire,[1] probablement d’origine romane, soutenant un grand crucifix. Une poutre de gloire est une poutre placée entre la nef et le chœur et supportant un crucifix et des statues en lien avec la crucifixion (Marie ou saint Jean).
Le vieux bon Dieu de Tancrémont, trouvé au début du XIXe s., pourrait être le Christ qui surmontait la poutre de gloire de l’église romane. Les dernières et capitales études de l’Institut Royal du Patrimoine Artistique, réalisées entre 1984 et 1987, concluent, à l’aide du carbone 14, qu’il s’agit du Christ le plus ancien de Belgique. Il date du XIe s. et a été façonné dans un tilleul qui pourrait être du Xe voire du IXe siècle, donc « entre 810 et 965 alors que le bois de la croix est à situer entre 1285 et 1435. »[2] Il a été réparé plusieurs fois au cours des siècles (un bras, une main) et peint en bleu au XIe (reconstitution ci-contre), en doré au XIIe, azur au XIIIe et rouge aux XIVe et XVe siècles.[3]
[1] BERTHOLET-HOFFSUMMER, p. 91 ; 95.
[2] Luce PIETRI, Le renouveau spirituel en Occident, in Le Monde et son Histoire. Époques médiévales, tome III, Paris, 1966, p. 466.
[3] Une poutre de gloire est une poutre placée entre la nef et le chœur et supportant un crucifix et des statues en lien avec la crucifixion (Marie ou saint Jean).
[4] Myriam SERCK-DEWAIDE et Simone VERFAILLE, Le vieux bon dieu de Tancrémont, Tancrémont, 1987, p. 18.
[5] Le Vieux Bon Dieu de Tancrémont, Sanctuaire du Vieux Bon Dieu de Tancrémont, 2003.