32e dimanche Luc 20, 27-38 Les morts ressuscitent

Y a-t-il quelque chose après la mort ?
Cette question, nous nous la posons tous, et de manière aigüe, lorsque nous voyons un de nos proches mourir et donc quitter cette terre. Après la mort, qu’y a-t-il ? La mort est-elle la fin de tout, la chute dans le néant ? Ou bien débouche-t-elle sur un autre monde, une autre vie ? A cette question essentielle et qui fait notre différence, notre humanité, les réponses sont multiples. On peut les ramener à cinq réponses principales.

Pour les uns, à la mort, nous ne disparaissons pas entièrement. Si notre corps va à la corruption définitive, notre âme est immortelle. Une partie de nous-même n’est donc pas touchée par la mort. L’être humain survit, mais à moitié en quelque sorte. La mort n’atteint que le corps, pas l’âme.
Cette vision des choses vient du monde grec ancien et n’exige pas la foi en Dieu. Elle consiste à penser l’être humain comme un composé d’un corps et d’une âme.

Pour d’autres, à la mort, nous changeons de corps et d’existence. Une deuxième vie nous est donnée, mais sur terre. C’est la réincarnation, processus se renouvelant un nombre de fois indéterminé. Nous aurions ainsi de nombreuses vies successives, mais sous des formes diverses : homme, femme, animal, végétal, etc.
Cette conception vient de l’hindouisme et du bouddhisme. Pas besoin d’un Dieu, la réincarnation étant programmée par notre nature.

Une troisième option, simple et nette, consiste à affirmer que la mort est la chute dans le vide, le néant. Bref, après la mort, il n’y a rien. Si l’homme survit, c’est uniquement en ses enfants et dans le souvenir.
Cette position est celle des matérialistes de toujours qui ne croient pas en Dieu, mais c’est aussi la position des hommes de la Bible jusqu’au 6e siècle avant Jésus-Christ. Ils croyaient en Dieu, mais pour cette seule vie terrestre. Ainsi les Sadducéens qui, dans l’évangile que nous venons de lire, questionnent Jésus. Pour eux, c’est sur terre que Dieu récompense les justes et punit les pécheurs. Il y a beaucoup de Sadducéens parmi les chrétiens d’aujourd’hui puisqu’on sait que plus de 50% de ceux qui s’affirment chrétiens ne croient à aucune forme de vie après la mort.

La quatrième position est celle des Pharisiens de l’Évangile pour qui Dieu a préparé pour ses élus une terre nouvelle, un paradis éternel. Dans ce jardin, les hommes seront époux et pères comblés, les femmes toujours jeunes. Tous les rêves d’ici-bas seront réalisés.
Ils croient donc à une résurrection matérielle des morts. Nous ressusciterons tels que nous sommes, avec notre corps en l’état, pour un bonheur sans nuages et nous retrouverons les nôtres. C’est d’eux que se moquent les Sadducéens de l’évangile avec leur histoire farfelue de la femme aux sept maris.
Cette conception matérielle et quelque peu infantile de la vie après la mort n’a pas disparu. De nombreux chrétiens se représentent ainsi l’au-delà. De même, une lecture littérale du Coran dans la tradition musulmane.

Et Jésus dans tout cela. Quelle est sa position, sa croyance ? C’est la cinquième. Pour Jésus, il est impossible, par définition, de se faire la moindre idée du monde à venir à partir des réalités que nous connaissons ici-bas. La résurrection n’est pas un phénomène automatique, mais l’œuvre de Dieu seul. Ressusciter, c’est participer à la vie même de Dieu, ce que nous ne pouvons obtenir par nos propres puissances.
Alors comment nous représenter ce qu’est la vie divine à partir de notre expérience humaine ? Ils seront semblables aux anges, dit Jésus, et ils ne peuvent plus mourir. Les morts ressuscitent donc pour une autre vie que celle que nous connaissons, une vie qui fera de nous des fils de Dieu.
Pour Jésus, Dieu n’est pas le Dieu des morts, mais des vivants. Il est le Dieu de l’alliance avec Abraham, Isaac et Jacob. Jamais, il n’abandonnera ses amis et il les relèvera de la mort pour les inonder de sa lumière. Nous serons semblables aux anges, vivant d’une vie qui ne peut plus mourir.

Telle est notre foi. Tout le reste est vaine curiosité.

Abbé Marcel Villers
Homélie du 32e dimanche C
Desnié 9/11/2019
Illustration : Maurice Denis, La procession des béatitudes, 1915

30e dimanche. Luc 18, 9-14 : Qui est juste aux yeux de Dieu ?

Quelle attitude, quels comportements Dieu attend-il de nous ? Que faire pour être juste, « ajusté » à Dieu ?La réponse de Jésus est claire et procède par opposition. Le pharisien est un modèle à ne pas suivre. Le publicain, par contre, est le bon exemple à imiter.
Bel exemple que ce publicain, cet agent de l’ennemi, trafiquant l’impôt qu’il est chargé de récolter ! Un collaborateur, un voleur public : est-ce là l’exemple à suivre ? Pourquoi pas plutôt l’autre, le pharisien ? Un homme très religieux, bon pratiquant, époux fidèle, observateur zélé des commandements de Dieu, généreux, donnant 10% de ses revenus au Temple. C’est d’ailleurs le modèle pour les gens de l’époque. Mais Jésus affirme que Dieu ne se reconnaît pas dans ce comportement.

Mais alors, à quoi servent les bonnes œuvres ? A quoi sert de pratiquer la religion, d’observer les commandements, d’être honnête si Dieu justifie le pécheur ? C’est injuste. Pratiquer sa religion et suivre la morale, cela n’a-t-il donc plus de sens ? Faire le bien, faire le mal, peu importe puisque Dieu aime le pécheur qui se repent. Il n’y a plus d’ordre moral si on supprime ainsi toute distinction entre les hommes, toute différence entre justes et pécheurs, religieux et païens, bons et mauvais. On ne sait plus qui est qui. Tout est confusion.

Et pourtant, l’Evangile est ici. C’est sur ce point qu’il est Bonne nouvelle et révolutionne la conception de Dieu. Dieu n’est pas un juge qui récompense les bons et punit les méchants. Il n’est pas le garant de l’ordre moral ou social. Le Dieu de l’Evangile est ailleurs, il est à situer du côté de l’amour. Il aime l’homme pour lui-même, non pour ses mérites. Pour lui, un homme vaut un homme. Alors, être juste, c’est-à-dire, être « ajusté » à Dieu, son être et son action, c’est aimer comme Dieu aime, sans discrimination, sans différence.

Voilà pourquoi le pharisien est un exemple à ne pas suivre. Rappelez-vous sa prière.
« Mon Dieu, je te rends grâce parce que je ne suis pas comme les autres – et les autres, que sont-ils ? – voleurs, injustes, adultères, et il ajoute : je ne suis pas comme ce publicain. »
L’évangéliste a bien compris et traduit notre sentiment quand il écrit : « Il est convaincu d’être juste et méprise les autres. »

Tout est dit : avec un tel regard sur soi et sur autrui, cet homme ne peut pas connaître Dieu, être « ajusté » à lui, être un juste. L’Evangile et la foi chrétienne dépassent la simple visée de la moralité avec tous ses préceptes. Au centre : le respect de l’être humain, au-delà des sentiments qu’il inspire ou de la qualité de ses actes. Non parce que le prochain est tel ou tel, mais en tant qu’être humain et, en cela même, digne de l’amour singulier que Dieu lui porte. Ici se fonde l’humanisme évangélique, contribution spécifique du christianisme à la civilisation. On en tire le principe de l’universel humain qui interdit d’enclore les individus dans des catégories, imperméables les unes aux autres.

Le Dieu nouveau, révélé par l’Evangile, repousse tout classement des êtres humains en riches et pauvres, bons et mauvais, libres ou esclaves, hommes ou femmes. Restent simplement des enfants de Dieu.

Abbé Marcel Villers
Homélie du 30e dimanche ordinaire Theux 27/10/2019

26e dimanche. Lc 16, 19-31. Le grand abîme

Quelqu’un pourra bien ressusciter d’entre les morts : ils ne seront pas convaincus.
Les riches resteront les riches ; les pauvres resteront les pauvres. Aucun miracle, aucune apparition, aucun revenant ne peut convaincre les riches de changer leur mode de vie et prendre soin des pauvres. Rien, hier comme aujourd’hui, ne peut combler l’abîme entre les riches et les pauvres. Il semble même s’accroître dans nos sociétés de plus en plus duales. Le constat énoncé par Abraham se vérifie : Un grand abîme a été mis entre vous et nous, pour que ceux qui voudraient passer vers vous ne le puissent pas, et que, de là-bas non plus, on ne traverse pas vers nous. Tableau réaliste de la situation de nombreux pays aujourd’hui.

L’abîme entre le ciel et l’enfer, tel est l’abîme entre les riches et les pauvres. Abîme entre les morts et les vivants. Abîme infranchissable, gouffre immense entre deux mondes cloisonnés. Ils s’ignorent comme si riches et pauvres vivaient sur deux planètes étrangères l’une à l’autre. Qui ou quoi pourrait franchir l’abîme ? Le combler ?

Revenons à la parabole de Jésus.
D’un côté, un riche qui portait des vêtements de luxe et faisait chaque jour des festins somptueux. Un homme sans nom, réduit à ses vêtements et ses festins.
De l’autre côté, un homme pauvre, mais qui porte un nom : Lazare, qui est tout un programme puisque ce nom signifie : « celui que Dieu secourt ». Pas pour l’instant, mais dès la mort des deux. Celle du riche le mène, en effet, dans les souffrances de l’enfer ; le pauvre se retrouve au ciel, tout près d’Abraham. Un grand abîme séparait sur terre le riche et le pauvre. Le même abîme – mais inversé – les sépare dans l’au-delà. Est-ce là la Bonne nouvelle, l’Évangile ? N’est-ce pas trop simple ? L’au-delà est-il l’envers de l’ici-bas ?

Que cache ou plutôt que révèle ce grand retournement, cette inversion des positions ? Une bonne nouvelle, à savoir qu’un autre monde est possible ; il n’y a pas de destin ni de fatalité ; l’abîme entre riches et pauvres peut être inversé. En tous cas, ce qui est clair, c’est que Dieu a choisi son camp, celui de Lazare. 

Voilà qui fait frémir le riche et l’angoisse. J’ai cinq frères : que Lazare les avertisse pour qu’ils ne viennent pas, eux aussi, dans ce lieu de torture. Il faut les prévenir, tous ces gens enfermés dans leur certitude et leur richesse qui les rend aveugles aux innombrables Lazare qui voudraient tant se rassasier de ce qui tombe de la table des riches. Autrement dit, rien n’est gagné car il est plus facile à un chameau d’entrer dans le trou de l’aiguille qu’à un riche de pénétrer dans le Royaume de Dieu.

Comment convaincre les riches de changer de comportement, de se rendre attentifs aux foules de ces Lazare mendiants à leur porte ? Comment les pousser à se convertir et se soucier des pauvres ? Comment changer le monde et la répartition inéquitable des ressources ? Comment inverser l’abîme entre riches et pauvres, ici et à l’échelle de la planète ?

La première réponse vient d’Abraham : Ils ont Moïse et les prophètes, qu’ils les écoutent ! Mais cela ne suffit pas pour le riche. Il faut un événement sensationnel qui bouleverse. Un revenant, par exemple.
Si quelqu’un de chez les morts vient les trouver, ils se convertiront.
Non, réplique Abraham. Pas de miracle, pas d’apparition. C’est inutile. Un prodige, fût-ce la résurrection d’un mort, ne parviendra pas à convertir ceux qui refusent de recevoir et obéir à la parole de Dieu.

Il n’y a qu’à mettre en pratique ce qui nous est révélé de l’agir divin par le psaume de ce jour :
Le Seigneur fait justice aux opprimés.
Aux affamés, il donne le pain.
Il protège l’étranger.
Il soutient la veuve et l’orphelin.

Et nous, qu’attendons-nous ?

Abbé Marcel Villers
Homélie du 26e dimanche ordinaire Theux 29/09/2019
Illustration : Enluminure du Codex Aureus d’Echternach, XIe s.