Aller plus profond

Maître, nous avons peiné toute la nuit sans rien prendre.
Combien de chrétiens, combien de pasteurs, combien de missionnaires arrivent au même constat ! Après avoir dépensé tant d’énergie et donné tout leur temps, combien d’entre nous se disent : « Nous avons tant peiné et sans succès. »

Dans notre Église, notre paroisse, que d’efforts, que d’engagements, des prêtres bien sûr, mais surtout des fidèles, qui s’investissent énormément, que ce soit dans la liturgie, je pense aux chorales, à l’accompagnement des personnes en deuil et à la célébration des funérailles, aux baptêmes, à la catéchèse des enfants et de plus en plus de leurs parents.
Et pourtant…

La foi semble en disparition, l’Église, nos assemblées en tout cas, vieillissent. Alors, après nous, quelle relève ? Maître, nous avons peiné toute la nuit sans rien prendre. Nombreux sont celles et ceux qui succombent au découragement et se replient sur eux-mêmes ou vont voir ailleurs.

Avancez au large, et jetez les filets. Voilà ce que Jésus nous répond aujourd’hui. Mais à quoi cela peut-il servir ? N’avons-nous pas peiné toute la nuit sans rien prendre ? Voilà que Jésus demande d’aller au large qu’on peut aussi traduire par « aller plus profond. »

À nous qui sommes, en ces temps d’amenuisement, tentés de nous tourner et retourner sur nos problèmes – comment maintenir notre communauté en vie, notre assemblée du dimanche– Jésus commande d’aller au large, c’est-à-dire prendre distance, sortir.

Aller au large, c’est aussi et peut-être surtout aller « plus profond ». Autrement dit, notre vision –souvent amère ou découragée de la situation de l’Église, de la foi- est trop superficielle. Il y faut un autre regard, aller « plus profond » et donc approfondir les choses, en commençant par notre foi. La première évangélisation à organiser, c’est la nôtre.
Allez au large, allez plus profond.

Pierre fait confiance à Jésus, il le croit sur parole. Sur ton ordre – sur ta parole – je vais jeter les filets. Et c’est de nuit, dans l’obscurité, sans avoir un quelconque indice que Jésus a raison. Croire sur parole, espérer contre toute espérance à courte vue, voilà ce que Jésus nous demande, à nous aussi. Et ils remplirent les deux barques, à tel point qu’elles enfonçaient. Voilà ce qui nous est promis si notre foi rejoint la confiance de Pierre.

Hier, c’était l’Église qui, comme une mère, portait les fidèles ; aujourd’hui, c’est le grand renversement : c’est aux chrétiens de porter leur mère, l’Église, et d’inventer son avenir dans nos villes et villages. Sans ces hommes et ces femmes qui s’engagent à votre service et au service de l’Église, on ne peut donner cher de l’avenir de nos paroisses. On sait qu’en-deçà d’un certain nombre de personnes, il n’y a plus les ressources suffisantes pour faire vivre une paroisse, et même célébrer dignement une messe.

De plus, c’est une autre figure de l’Église qui se dessine quand les fidèles laïcs ne sont plus de simples collaborateurs du clergé, mais coresponsables de l’être et de l’agir de l’Église. Non plus être portés par le curé, les prêtres, mais prendre soi-même en charge la triple mission des chrétiens : rendre proche l’Évangile parmi nos concitoyens ; assurer la présence de l’Église dans l’espace social par l’annonce, la célébration et le service ; veiller à la communion avec les autres communautés et paroisses de notre commune.

Aujourd’hui, face à cette mission, cette lourde responsabilité, écoutons ce que le Seigneur nous dit, comme à Simon, comme à Isaïe, comme à saint Paul, il nous dit : Soyez sans crainte ! N’ayez pas peur ! Avancez au large, et jetez les filets.

Sans oublier que ce ne sont pas « nos barques et nos filets », nos œuvres seules qui prennent les hommes, mais la foi et la Parole du Maître. Alors laissant tout, leur passé et leur présent, ils le suivirent vers demain, l’avenir.

Abbé Marcel Villers
Homélie pour le 5° dimanche ordinaire de l’année C (Lc 5,1-11)
Theux, le 10 février 2019

 

Photo du lac de Tibériade (https://elwinra.wordpress.com/2014/04/03/le-lac-de-tiberiade-le-lac-de-kinneret-mer-de-galilee/)

Nul n’est prophète en son pays

Homélie de l’abbé Marcel Villers
pour le 4ème dimanche ordinaire (Lc 4, 21-30)
Theux, le 3 février 2019

Ce jour-là, à Nazareth, Jésus est révélé à lui-même par ses compatriotes.
Jésus se présente à eux comme un prophète envoyé par Dieu porter la Bonne Nouvelle aux pauvres, aux captifs, aux aveugles, aux opprimés
La première réaction des auditeurs est favorable : tous lui rendaient témoignage. Mais déjà apparaît une restriction : ils s’étonnaient du message de grâce qui sortait de sa bouche. Cet étonnement vient du contraste entre ce message de grâce qui vient de Dieu et ce Jésus bien connu. N’est-ce pas là le fils de Joseph ? Pour ses auditeurs, c’est bien là l’identité de Jésus. Il est du village. Tout le monde le connaît. Il a grandi au pays, son père y est charpentier. Bref, Jésus est bien connu, il est de chez nous. Comment peut-il se présenter comme un prophète ? Il y a de quoi s’étonner connaissant bien l’individu.

Médecin, guéris-toi toi-même. Le médecin qui n’est pas capable de se guérir lui-même perd réputation et confiance. A quoi lui servent ses capacités s’il ne peut pas les employer pour lui-même ? Pourquoi Jésus ne fait-il pas un miracle chez nous, pour les siens ?

Le signe demandé par ses compatriotes, prouvant que Jésus est un prophète, ce sont en fait eux qui le donnent à Jésus : leur rejet révèle à Jésus qu’il est bien un prophète. Car aucun prophète ne trouve un accueil favorable dans son pays.
Jésus se trouve ainsi confirmé dans son identité : il est vraiment un prophète, et en tant que tel, il ne peut être que rejeté par ses frères, ses compatriotes.
En effet, ce qui lui arrive est arrivé aux deux illustres prophètes que sont Élie et Élisée.
C’est arrivé à Élie qui était nourri et accueilli uniquement par une veuve étrangère, une Phénicienne de Sidon.
C’est arrivé à Élisée, son successeur, qui ne put opérer qu’une seule guérison, celle d’un étranger, un Syrien.

 A ces mots, tous devinrent furieux.
Menacé de mort par ses compatriotes, Jésus, passant au milieu d’eux, allait son chemin. C’est ce que Dieu promettait à Jérémie : Ils te combattront, mais ils ne pourront rien contre toi, car je suis avec toi pour te délivrer.

Les prophètes n’ont jamais été accueillis et écoutés par leur propre peuple. Vrai aujourd’hui comme hier.
C’est que Jésus, comme les prophètes, comme l’Évangile, dérange, décentre, ouvre le cercle. Toujours en rupture, hors frontières, Jésus va aux périphéries, aux marges, vers les exclus, les laissés-pour-compte.
Au risque de sa vie.
Ils se levèrent, poussèrent Jésus hors de la ville, et le menèrent à un escarpement pour le précipiter en bas.

 Aujourd’hui, comme hier, l’Évangile vient nous déloger de nos territoires clos, de nos espaces confinés. N’est-ce pas ce que nos Églises, nos paroisses connaissent : une forme de délogement ? Comme les gens de Nazareth, n’avons-nous pas fait de Jésus et de l’Évangile une espèce de propriété privée ?
Or, Jésus n’est assigné nulle part à résidence. Il n’est la propriété d’aucun peuple, d’aucune nation, d’aucune religion, d’aucune Église.
Nous sommes aujourd’hui, dans nos pays, face à une rupture. La civilisation paroissiale qui a enfermé Jésus dans un territoire est achevée. Il faut en sortir, nous organiser autrement. Ce fut le défi des premiers chrétiens : inventer un nouveau mode de présence et de témoignage au cœur du monde.

C’est le nôtre aujourd’hui.

Abbé Marcel Villers

Un Dieu révolté

Homélie de l’abbé Marcel Villers
pour le 3ème dimanche ordinaire C
(Lc 1,1-4 ; 4, 14-21)

Theux, le 27 janvier 2019

Aujourd’hui s’accomplit ce passage de l’Écriture.
Oui, proclame Jésus, cet oracle du prophète Isaïe se réalise sous vos yeux, aujourd’hui. Car le Seigneur m’a envoyé porter la Bonne Nouvelle aux pauvres, annoncer aux captifs leur libération, et aux aveugles qu’ils retrouveront la vue, remettre en liberté les opprimés. Tel est le programme de Jésus : libérer l’homme de toutes les formes du mal, la pauvreté, la captivité, l’aveuglement, l’oppression.
Aujourd’hui s’accomplit l’Écriture. Autrement dit, l’attente séculaire du salut, l’espérance de l’intervention de Dieu pour libérer l’homme, le rêve d’une société et d’un monde nouveaux s’accomplissent en Jésus.

C’est que j’ai vu la misère de mon peuple, dit Dieu. Je connais ses souffrances. Je suis venu le délivrer car leurs cris sont venus jusqu’à moi. (Ex 3) En Jésus, c’est Dieu lui-même qui s’approche des hommes et se manifeste ainsi comme un « Dieu révolté » : « J’ai vu la souffrance de mon peuple ». Je ne puis le supporter. Ce cri de révolte est celui de Dieu, celui de Jésus, celui de l’Église qui tout au long des siècles a pris soin des pauvres, des exploités, des opprimés, celui de tout chrétien d’hier et d’aujourd’hui. « Au cri de révolte de tout être humain répond en écho celui que lance le « Dieu révolté » (Simon Pierre ARNOLD, La foi sauvage, 2011).

Oui, le Dieu de Jésus est un Dieu révolté. Un Dieu qui souffre de voir l’homme souffrir. Un Dieu de compassion pour tout homme. Un Dieu qui ne reste pas au balcon, mais qui descend dans les profondeurs les plus sombres de l’humanité. Un Dieu qui rejoint les marginaux de toute sorte que chaque société, hier comme aujourd’hui, secrète et puis rejette. Un Dieu révolté par cette culture du déchet qui caractérise nos sociétés, comme dit le pape François.

Les migrants, les étrangers sont parqués dans les marges, les banlieues-ghettos de nos villes. Les sdf et les mendiants interdits du centre-ville et relégués en périphérie. Les personnes âgées, nos vieux confinés hors de vue. Les pauvres réduits à faire la file à St. Vincent de Paul ou au resto du cœur.

Mais c’est avec eux et parmi eux que Dieu se fixe dans les marges, à la périphérie. Notre Dieu souffre, notre Dieu est révolté par ce que l’homme fait de son frère. J’ai vu la misère de mon peuple, dit Dieu. Je connais ses souffrances. Je viens le délivrer. En Jésus, Dieu a pris définitivement parti, le parti de l’exclu, le parti du marginal, le parti du souffrant, celui du Crucifié rejeté hors de la ville.

Ce Dieu révolté est aussi le Dieu qui s’engage dans un combat politique et social de libération par les mains et les actes de ses fidèles. L’Église est fondée sur ce parti pris, celui du Dieu révélé par Jésus. Pour nous, pas de résignation, pas de fatalisme du genre : que pouvons-nous y faire ? Le chrétien, à la suite de Jésus, est un rebelle.
« La foi est rébellion et résistance ; elle nous enseigne la vigilance active face à toute porte qu’on ferme et à tout fardeau dont on charge les épaules humaines au nom de l’ordre » (Simon Pierre ARNOLD, La foi sauvage, 2011).

Aujourd’hui, comme au temps de Jésus, les vieux textes des prophètes annonçant un monde neuf, une société nouvelle, réveillent l’espérance et mobilisent l’action. Songez à nos jeunes qui manifestent le jeudi pour l’avenir de la planète. « Un jeune a quelque chose d’un prophète, écrit le pape, et il faut qu’il en prenne conscience. (…) Ils ont la capacité à scruter l’avenir et à voir plus loin. » Un autre monde, une autre société est en devenir et au bout de nos engagements. C’est ainsi, par nos actes, qu’aujourd’hui s’accomplit l’Écriture.

Abbé Marcel Villers