Luttes pour les franchises
En 1457, « les Sartois, après l’avoir demandé sans succès au prince sollicitent de la Cité l’érection d’un perron, symbole de franchises identiques à celles des Liégeois. La Cité le leur accorda ; elle envoya un de ses maîtres, Gérard le Changeur, planter un perron dans le village de Sart et conférer à cette bourgade les privilèges des Liégeois ». Il en est de même à Theux et Jalhay.
Ce fait, interprété par le prince comme une usurpation de pouvoirs, et bien d’autres revendications alimentèrent le conflit entre le prince et les Liégeois qui aboutit à la guerre en 1465. « Parce que le duc de Bourgogne soutenait Louis de Bourbon, les Liégeois, aidés des Franchimontois [adversaires traditionnels de leurs voisins du Limbourg], s’en prirent à sa plus proche seigneurie : le duché de Limbourg. » Ils dévastèrent le pays de Herve et firent le siège de Limbourg dont ils mirent les environs à feu et à sang. Pendant ce temps, à Montenaken, Charles le Téméraire infligea une rude défaite aux Liégeois contraints alors de se soumettre.
Le 15 juin 1467, à la mort de Philippe le Bon, les Liégeois reprirent les hostilités. Charles, nouveau duc de Bourgogne, réagit et s’empara des villes de la Principauté. Liège fut réduite à accepter les conditions imposées par le duc.
« Une délégation franchimontoise, dûment mandatée, fut autorisée à souscrire aux conditions de paix ; elle se rendit à Liège le 18 décembre [1467]. Ces plénipotentiaires étaient au nombre de neuf. Ils avaient à leur tête Michel Contrans, hôtelier à Polleur, ban de Theux, forestier de Jehanster en 1470. »
Le duc Charles avait imposé un traité particulier pour le Franchimont. Il ne craignait pas ce dernier « à cause de sa population ou de sa richesse, mais parce que c’est un producteur de fer, un arsenal pour les Liégeois ; et la clause principale du traité qui lui est imposé en 1467 est la défense absolue de forger désormais des armes ».
En septembre 1468, les Liégeois s’emparaient du prince Louis de Bourbon et provoquaient la réaction de Charles le Téméraire qui assiégea Liège. Plusieurs sorties seront tentées contre ses quartiers, dont celle des 600 Franchimontois. Les Bourguignons étaient installés sur la Montagne-Sainte-Walburge où le duc et le roi Louis XI étaient présents. Dans la nuit du 29 au 30 septembre 1468, « un groupe de quelques centaines d’hommes décidés, issus pour la plupart du pays du Franchimont, effectuait une ultime sortie, pénétrait dans le camp bourguignon et échouait de justesse dans sa tentative de capturer, voire de tuer le duc et le roi ».
Fin octobre, Liège est livrée au pillage et au massacre, puis à la démolition systématique.
Les destructions au pays de Franchimont
Mi-novembre 1468, le duc décida de se rendre au pays de Franchimont. Par Maestricht et le plateau de Herve, territoire limbourgeois sous son contrôle, il vint s’installer à Polleur qui occupe une position centrale dans le pays de Franchimont. Ses objectifs étaient « la recherche des Liégeois fugitifs, la destruction des ateliers franchimontois dans lesquels, malgré l’interdiction de l’année précédente, l’on avait forgé de nouvelles armes, et l’exercice de représailles pour les déprédations subies, les années précédentes, par ses sujets limbourgeois ».
« Son armée était en deux bandes pour plus tôt [plus rapidement] détruire le pays, fit brûler toutes les maisons et rompre les moulins à fer lesquels étaient au pays qui est la plus grande façon de vivre qu’ils aient (Commynes). » Cette dernière expression indique bien l’importance vitale de la métallurgie qui est une sorte de « façon de vivre » pour les habitants du Franchimont. Nombreuses furent les forges et autres installations métallurgiques à être détruites « dans les hautes vallées de la Hoëgne et du Wayai, soit à Polleur, Sart, Jalhay et Spa. » Des indices nous font penser qu’il n’y a pas eu de destructions de forges dans la vallée entre Spa et Pepinster. En effte, si le Téméraire voulait détruire ces forges, pourquoi s’est-il installé à Polleur et non au château de Franchimont dont le châtelain était en faveur du prince ?
L’industrie métallurgique au Franchimont
De ces faits, il ressort clairement que le pays de Franchimont était réputé pour ses forges, ses ressources minières et ses bois avec la fabrication du charbon de bois. La toponymie est significative : les Minières, Marteau, les Forges, Fourneau. La géographie comme l’histoire confirment la situation particulière du Franchimont dont les terres recèlent, souvent à fleur de sol, des minerais de diverses espèces. « L’extraction en était des plus simples et ordinairement quatre hommes y suffisaient. On creusait un puits de quelques mètres de profondeur ; deux ouvriers étaient occupés dans le fond et deux autres s’employaient à remonter les paniers. »
Il est vraisemblable que si les Romains se sont intéressés et installés à Theux, malgré sa situation en pleine forêt, loin de tout cours d’eau navigable comme de routes, c’était en raison notamment de sa richesse en minerais que l’on trouvait alors en surface : le plomb, la calamine, le fer. « Des lingots de plomb marqués TEC (TECTIS ), des règnes de Tibère (14-37) et Caligula (37-41), ont été trouvés à Tongres et dans des épaves romaines au large de Fos-sur-Mer (Marseille) et de l’île Rousse en Corse, signe que le commerce du plomb de Germanie était répandu jusqu’à Rome. »
Depuis longtemps donc, le travail du fer est à l’honneur au pays de Franchimont en raison de trois facteurs naturels : on y trouve des mines de fer, de plomb et de zinc (la calamine) ; la forêt couvre la région et fournit le charbon de bois nécessaire à la fonte des métaux ; la Hoëgne, le Wayai et leurs affluents, permettent de faire tourner les roues hydrauliques qui actionnent les makas ou gros marteaux et les soufflets des forges.
« Les forges qui avaient été d’abord construites sur les sommets des montagnes, par conséquent en pleine forêt et le plus près possible des minières vont peu à peu descendre dans les vallées. C’est ainsi que l’industrie du fer gagne les rives de la Hoëgne et de ses principaux affluents au détriment de Sart et des plateaux moins abondants en eaux courantes. »
« Le recours à l’énergie hydraulique comme force motrice transforma complètement la métallurgie. L’accroissement du volume du fourneau et la meilleure aération grâce aux soufflets hydrauliques entraînèrent une augmentation de la température au sein du fourneau qui produisit non plus du fer, mais de la fonte, mélange de fer et de carbone. Le haut fourneau était né.

Ci-contre : l’affinerie à deux feux (d’où les deux cheminées) de Marteau. Dessin du général de Howen, lithographié par Rousseaux en 1827.
La première opération consiste en l’élaboration de la fonte au haut fourneau, suivie de l’affinage pour obtenir le fer pur. Du haut fourneau, les gueuses de fonte étaient transportées à l’affinerie et à l’usine à marteler le fer (marteau ou maka) afin d’être transformées en fer ou en acier. Le but de l’affinage est d’enlever le carbone à la fonte. Cette nouvelle sidérurgie, dite « wallonne », sera diffusée dans les régions et pays environnants par nos forgerons. »

Peinture (1603) de J. Brueghel l’Ancien dit de Velours : le fourneau du Hola à Spa. Du fourneau sortent des gueuses ou barres de fonte emportées par les hommes à droite.
Une « façon de vivre » au pays de Franchimont
La volonté de destruction des forges par les troupes du Téméraire, en 1468, prouve l’importance et l’ancienneté de l’industrie métallurgique au pays de Franchimont. Malgré une documentation plus que lacunaire, quelques exemples connus. En 1326, Collin Leloup de Breda acquiert une coupe de bois importante (10 ha 46) près du Pouhon de Spa. Ce bois est destiné à l’usine métallurgique connue comme le fourneau et le marteau Brédar installés sur la rive droite du Wayai dans ce qui est aujourd’hui le parc et la rue du Fourneau. « Aux XIVe et XVe siècles, les habitants du bourg [Spa] sont ou charbonniers, c’est à dire fabricants de charbon de bois, ou fondeurs de mines de fer. » En 1374, « des minerais sont extraits au Hélivy à Jehanster ce qui suppose qu’ils étaient fondus à proximité dans des fourneaux. »
On peut estimer qu’avant 1468, sont en activité au moins 9 fourneaux, à fonte ou à fer, 1 fourneau à plomb, 4 forges ainsi que 17 marteaux d’affinage ou de platinerie. Fin XVe s., la reconstruction et le développement de l’activité sidérurgique aboutissent, dans la seule vallée du Wayai, à l’existence d’au moins « 28 usines sidérurgiques à énergie hydraulique. Avec ses 16 usines, la zone de Creppe [village de Creppe proprement dit et le Vieux-Spa] intégra la plus grande concentration de hauts fourneaux et de marteaux du Pays de Liège ». Désormais, c’est sur la basse Hoëgne et le Wayai que va se concentrer l’industrie franchimontoise dont l’âge d’or sera le XVI e s.
L’avenir
Les platineries vont devenir emblématiques de la production métallurgique de Theux à partir de la seconde moitié du XVe s. La platinerie produit du fer plat, des platines, au moyen d’un marteau hydraulique Ces platines sont ensuite transformées au marteau à la main en produits finis dans de petites forges de poêliers : poêles à frire, casseroles, marmites, poêlons, cuillers, réchauds, tuyaux de poêle, bêches… La batterie de cuisine theutoise va inonder l’Europe occidentale jusqu’au deuxième tiers du XVIIIe s.
Fin du XVe siècle, parmi les installations métallurgiques reconstruites, on peut citer à Polleur « la forge et fourneau du Neumarteau, la forge Denis Mas devenue par après la forge Jean Henri ou fourneau Laval, la forge le Gouge, etc. ». À Theux, en 1498, un Pirot Boniver établit un marteau pour des batteries de poêles au lieu-dit la Bouxherie (du wallon bouhî, frapper). Il y érige « une forge actionnée par l’eau d’un biez creusé à partir d’une vanne sur la Hoëgne. Au cours du XVIe s., l’entreprise va prendre de l’extension, on construit une novelle forge et une maison neuve avec jardin et cour [photo ci-dessous]. »

Abbé Marcel Villers
Sur tout ceci, voir : Alex DOMS, Charles le Téméraire à Polleur en 1468, in Terre de Franchimont, n° 8, décembre 1997. Paul BERTHOLET, La métallurgie au Pays de Franchimont, in Des forgerons du Franchimont aux métallos de Socomef, Verviers, 2012. Pierre DEN DOOVEN, Aperçu historique de la métallurgie au pays de Franchimont, in Histoire et archéologie spadoises, n° 22, juin 1980.