À la faveur de la paix et de la prospérité due à la politique du prince-évêque Érard de la Marck (1506-1538), la population augmente mais aussi les moyens financiers d’une bonne partie de la population de Theux, celle des industriels, entrepreneurs, commerçants et propriétaires terriens. On peut en nommer quelques-uns qui, à l’époque, achètent ou construisent place du Perron actuelle : Louis Stengmar, tanneur (1471) ; Jean de Sart, chanoine de Saint-Martin (1496) ; Heilleman, brasseur (1501) ; Robert del Stoile, vinier (vigneron) (1502) ; André de Mons, corbesier, c’est-à-dire, chausseur de luxe (1512) ; Hubert, le drapier (1513) ; Henri de Raisier, tanneur et citain (citadin) de Liège (1534) ; Jean de Meers, mercier, citain de Liège (1538) ; Maître (prêtre) Gérard Malherbe (1526). Cette frange de la bourgeoise naissante investit dans la construction de belles demeures dont le style mosan se développera au fil du XVIe s. sous le règne d’Érard de la Marck. Le développement des activités économiques est aussi l’ambition de ces nouveaux entrepreneurs qui, de plus, sont soucieux de leur salut personnel, qui les conduit à contribuer par leurs dons à l’embellissement de l’église.
Un exemple qui vient de haut et s’inscrit dans une mentalité largement partagée à l’époque, celui d’Englebert de Presseux. Châtelain de Franchiront dès 1506, « investir dans la métallurgie lui semble un moyen d’arrondir sa fortune. En 1512, il avait reçu la permission de prendre un coup d’eau dans le bief du moulin entre les Forges Thiry et Juslenville pour y ériger un marteau platinant. Il paraît bien qu’un fourneau fut construit un peu plus tard à côté de la platinerie et que l’usine reste ensuite dans les mains des Presseux. Englebert reçut une part dans la forge Jazon à Juslenville ; il obtient, en 1527, l’autorisation de construire une platinerie sur le bief de l’usine de Marché. On le voit, la même année, le 26 novembre, s’associer à Antoine Collette, Bertrand le Plometeur et Thomas Polche entrepreneurs afin de rechercher du minerai de fer dans le fief du Iarron à Oneux ».
À côté de ces investissements dans l’industrie, Englebert a à cœur d’investir dans son salut et celui de la population. Il contribue ainsi au financement des transformations de l’église, directement comme en facilitant, par ses pouvoirs de gouverneur du Franchimont, l’exécution des travaux. En 1520, il fonde avec Jean Onclin de Theux dans l’église un autel de deux messes par semaine sous l’invocation de la bienheureuse Vierge Marie, des saints Hubert, Roch, Anne et Barbe. Ces quatre derniers saints et saintes sont invoqués traditionnellement contre la rage pour saint Hubert ; la peste pour saint Roch ; sainte Anne est priée par les femmes enceintes et celles âgées qui désirent un enfant ; sainte Barbe protège de la mort subite, de la foudre et du feu. Toutes les peurs de l’époque sont ici rassemblées : la rage, la peste, la foudre, le feu, la mort subite et les risques que comporte toute naissance. On attend de Dieu et de ses saints le salut face à la mort, surtout celle qui survient subitement et empêche ainsi de satisfaire aux exigences d’une bonne mort : confession, communion et prières de l’Église. La peur de la damnation et de l’enfer domine les esprits comme le discours de l’Église.
Rénovation de l’église
L’église de Theux connaît une série de transformations de son architecture comme de son mobilier.

Il s’agit de modifier le chœur roman qui date de la fin du XIe siècle. On y ajoute « une abside, des chapelles latérales et une sacristie. Le vol des vases sacrés en 1510 a imposé la construction d’une sacristie qui jusqu’alors n’existait pas : des armoires rangées derrière l’autel roman en tenaient lieu. Les deux premières travées du vaisseau sont fortement remaniées (sur le plan, voir la surface dégagée par la suppression des deux premiers piliers romans). Tous ces changements sont en style gothique tardif ».
Deux phases de construction se suivent presque immédiatement : les chapelles, le faux transept et la sacristie ont d’abord été édifiés de 1515 à 1521, puis l’abside vers 1529.
Une abside à trois pans, qu’on distingue bien sur le croquis de droite, allonge intérieurement « l’ancien chœur de 2,5 m. Dans chacun des trois pans centraux s’ouvre une fenêtre occupant presque toute la largeur ».
« La transformation du chœur répondait à des soucis esthétiques : recherche de décor et de luminosité. Plus de 20 % des nouvelles surfaces murales sont percées de baies, ornées sans doute de vitraux ; et celles faisant face aux fidèles le sont à plus de 30 %, les parties basses étant occupées par les autels. Le vaisseau et l’ancien chœur romans laissaient chichement passer la lumière, plus de 95 % des murs étant aveugles. »
La solution adoptée est d’élargir le chœur, de transformer l’arc diaphragme roman, séparant le chœur du vaisseau, en arc brisé, enfin de créer un faux transept dans les deux premières travées du vaisseau par l’enlèvement, de chaque côté, du pilastre et du premier pilier romans. Ces importantes transformations dégagent le chœur et les nouvelles chapelles auxquels on accède facilement à partir de la sacristie. Les chapelles et le chœur, bien dégagés par le faux transept et les hauts arcs brisés, sont ainsi inondés de lumière.

Un nouvel aménagement intérieur
Tout le mobilier roman, sauf les fonts baptismaux, est remplacé, autels, tabernacles, statues, orfèvreries, portes, grillages.
« L’entrée du chœur était fermée par un chancel constitué à tout le moins par une grille ; une clôture fermait également les chapelles latérales. » Le chancel (cancelli, « treillis », « barrière »), est une clôture, basse ou haute, en bois, en pierre ou en métal qui sépare la nef du chœur. Cette clôture délimite un espace en avant de l’autel, espace appelé presbyterium, réservé aux clercs.
Ainsi, Jean Raison, curé de Theux (1586-1609) et doyen du Concile de Saint-Remacle, demande dans son testament « la sépulture de mon corps dans mon église de Theux, au chanseau (ou chancel), par devant le grand autel, dessous la pierre que j’ai illecque préparé ».
Au-dessus du chancel, on conserva la poutre de gloire probablement d’origine romane, soutenant un grand crucifix qui subsistera jusqu’au début du XVIIIe siècle.
Le maintien d’un chancel traduit la permanence de la vision hiérarchique de l’Église qui sera mise en question par le mouvement protestant -mais renforcée par le concile de Trente. Les prêtres constituent un ordre à part. Les fidèles se tiennent debout dans la nef, séparés du sanctuaire par le chancel. Le célébrant leur tourne le dos et s’adresse à Dieu en leur nom. L’officiant est assimilé au prêtre-sacrificateur exerçant au temple et, en conséquence, dans le bâtiment église, le chœur devient le lieu sacré interdit aux non-consacrés.
« En 1533, Henri le Maçon plaça les grès du sacrement ou pierres du tabernacle. » Il s’agit d’une théothèque, dont on a retrouvé la base, cassée en deux, enterrée sous la sacristie. On connait, surtout à partir des Xe-XIe s., pour conserver les hosties consacrées, l’usage d’une petite armoire ou cavité creusée dans le mur du chœur, à droite ou à gauche de l’autel, ou dans une colonne du côté de l’évangile en général.
La foi en la présence réelle, qui se développe aux XIIe-XIIIe s., va conduire à la dévotion au Saint-Sacrement et au désir de voir l’hostie, mais aussi, par respect, à soustraire les espèces eucharistiques à tout risque de profanation. Le concile de Latran IV (1215) prescrit ainsi de les garder sous clé. Pour répondre à l’obligation de sécurité comme au désir de voir l’hostie, on construit, en pierre ou en bois, des édifices de taille importante en forme de tour. Une ouverture circulaire ou en forme de trèfle, fermée par une grille, expose à la vue des fidèles l’hostie consacrée placée dans un vase transparent. La théothèque de Polleur (XVIe s ; image ci-contre) en est une forme modeste. Ces édicules monumentaux sont isolés ou à demi-engagés dans la muraille ou même y sont encastrés. Le tabernacle, dans l’acception moderne du mot, apparaitra à la Renaissance italienne et se répandra après le concile de Trente (1545-1563).
En 1559, bien après la fin des travaux, on place un nouveau grand autel dont la pierre a été achetée à Liège. Dans le faux transept, des autels s’appuient contre les deux colonnes de l’entrée du chœur ; ils sont consacrés respectivement à Marie-Madeleine et Nicolas, aux saints patrons Hermès et Alexandre et au Crucifix. Quant à la chapelle de gauche (nord), elle est consacrée à la Vierge Marie.
Au niveau de la décoration de l’église, un certain nombre de statues, conservées à ce jour, datent de la campagne de modernisation qui a transformé l’église de 1514 à 1521.
La Vierge de Theux, en bois polychromé, est de la fin de l’époque gothique et datée de 1480. De la même époque date une statue, en bois polychromé, représentant saint Alexandre (photo 2 ci-dessous), patron de l’église. En bois polychromé, un saint Hermès (photo 3) paraît dater de 1500. Enfin, une sainte Barbe, en bois polychromé, remonte au XVIe s.. Il faut ajouter une statue de saint Sébastien (photo 5) qui semble dater de la fin XVe-début XVIe siècles. Saint Sébastien est invoqué contre la peste à partir du VIIe s.
Abbé Marcel Villers
Sur tout ceci, voir :
- Alex DOMS, Le renouveau du Franchimont sous Erard de la Marck, 1980 ;
- Paul BERTHOLET et Patrick HOFFSUMMER, L’église-halle des saints Hermès et Alexandre à Theux, 1986.