42. Activisme protestant et répression au Franchimont

La diffusion de la Réforme dans la principauté de Liège

La principauté ne compte pas de foyer protestant, elle est simplement touchée par les nouveaux courants religieux qui circulent chez nos voisins. C’est d’Allemagne, des Pays-Bas que proviennent les prédicants qui troublent le pays de Franchimont, proche de l’Allemagne, le pays de Looz (Hasselt, Maaseik) proche des Pays-Bas, et la ville de Maastricht. La langue germanique, flamande ou allemande, partagée avec les propagandistes explique ces zones de diffusion. Les Wallons du pays de Liège semblent avoir été peu touché. La langue allemande est à la fois un obstacle et le canal de diffusion de la nouvelle religion qui passe par la parole du prédicateur et l’imprimé, surtout la Bible. Plusieurs vagues vont se succéder : luthériens dès 1525, anabaptistes à partir de 1533, calvinistes dans les années 1560.

Luther en chaire avec la Bible. Au centre de sa foi et de sa prédication, le Crucifié. Un cadre sobre pour le culte. (Lucas Cranach, Retable de la réforme, 1547)

L’activisme protestant au Pays de Franchimont

Le Franchimont est un des territoires de la principauté proche des terres germanophones. Les entrepreneurs de Theux comme ceux de Verviers, que ce soit dans la métallurgie ou le textile, fréquentent les foires commerciales de l’empire germanique, de Francfort à Leipzig. Inévitablement, ils sont en contact avec les partisans de la réforme et leurs publications qu’ils ramènent au pays.

Dans le Franchimont, les deux centres de présence et de diffusion de la nouvelle religion sont le ban de Verviers, non loin de Limbourg qui relève des Pays-Bas, et Spa où de nombreux étrangers viennent prendre les eaux.

Limbourg est calviniste dès 1540 où un prédicateur et ses partisans expurgent l’église de ses images et statues. En 1566, les fidèles de la religion nouvelle construisent un temple et, à Dolhain, un pasteur français, François de Jon prêche la religion réformée. Il y organise la nouvelle Église et ses instances : consistoire, diacres, anciens, etc. Il administre le baptême et célèbre la Cène. De partout on accourt pour l’entendre et participer aux cérémonies qu’il préside. La religion réformée connaît alors un écho certain au Franchimont. On va suivre les prêches et participer à la Cène au duché de Limbourg tout proche

« Une enquête de 1570 recense 140 familles d’hérétiques (sur 749) dans le seul ban de Verviers et la Seigneurie d’Andrimont, lieux les plus proches de Limbourg. A Theux, ban voisin, le curé affirme en 1570 qu’il n’a pas vu plus de trente communiants à la Sainte Table et pas beaucoup plus de femmes. » Les adeptes de la religion nouvelle rejettent, en effet, le rite catholique et la pratique de la communion réduite au seul pain. La demande de la communion sous les deux espèces est alors une des revendications des Réformés.

Aspects du culte luthérien dont la communion sous les deux espèces (Danemark 1561)

La répression

Dès 1520, Érard de la Marck met en place une législation sévère et une répression vigoureuse qui se solde par 52 condamnations à mort sous son règne. On est loin des Pays-Bas où six à huit mille hérétiques seront exécutés.

De plus, la Paix d’Augsbourg, en 1555, permet de reconnaître dans chaque état une seule religion, celle du prince. Cela met provisoirement fin aux guerres entre princes luthériens et catholiques. La principauté, qui fait partie de l’Empire, est concernée et, du coup, la persécution des Luthériens fait place à des mesures d’expulsion : ils doivent quitter le pays catholique qu’est la principauté tout en pouvant réaliser leurs biens.

Ce climat de modération va favoriser la propagation des idées calvinistes qui se répandent dès 1559-1560 dans le pays, notamment à Liège et au Franchimont. Mais les Calvinistes ne bénéficient pas de la Paix d’Augsbourg et sont donc poursuivis.

« Le seul martyr protestant du Marquisat de Franchimont sera un habitant de Becco. Thomas Watlet, qui sera brûlé à Liège en 1562. Les Watlet n’étaient pas des pauvres : ils travaillaient dans la métallurgie et Thomas fut plusieurs fois gouverneur du métier liégeois des fèbvres (forgerons). Il avait une grande maison, une ferme, deux petites maisons, des jardins, des terres et des bois à Becco et environs. Il est arrêté en 1558. En 1561, 31 habitants du Franchimont le sont également pour des raisons religieuses dont une dizaine à Becco parce qu’ils fréquentaient les assemblées hérétiques. Thomas a appris à lire à 20 ans et est anabaptiste. Après la mort de Thomas, ses biens sont partagés entre ses frères et sœurs ; la veuve n’a pas un sou. Elle porta l’affaire au tribunal. Elle gagne et récupère la totalité des biens. »

En 1562, Collin de Spa est arrêté car à son domicile se tiennent des assemblées de réformés. « On lui reproche d’être sacramentaire, d’avoir tenu des propos hérétiques, d’avoir nié le Saint Sacrement, la Sainte Église, l’autorité du pape, d’avoir tenu conventicules et écoles d’hérésies, d’avoir nié l’efficacité des prières pour les trépassés, d’avoir tenu des propos de mépris contre l’inquisiteur, d’avoir poussé le peuple à la sédition. » Collin reconnait les faits et fait amende honorable.

Prédication en plein air. Gravure de 1583

À partir de 1570, une seconde vague anabaptiste se répand dans le pays de Franchimont où une vaste enquête est menée et durera trois ans avec un lot impressionnant d’arrestations et une quarantaine de bannissements. De nombreux Theutois sont inquiétés. Le prince-évêque, Gérard de Groesbeck (1564-1580) vient lui-même au château de Franchimont tenir audience. On ne condamne plus à mort. Soit le suspect fait amende honorable et revient à la religion catholique. Soit il refuse d’abjurer et doit alors s’exiler, après avoir réalisé ses biens. « Ce qui amènera l’exode de certaines familles. En un demi-siècle, 154 personnes ou familles s’en vont en Hollande ou dans le Palatinat, d’autres se dirigent vers la Suède. Mais les causes de ces expatriations paraissent plus souvent économiques que religieuses. »

Par la suite, une certaine tolérance va s’installer. Le commerce a ses nécessités, que ce soient les draps de Verviers, la batterie de fer theutoise et les bouteilles d’eau de Spa. « Les marchands hérétiques sont admis à rester quelques jours dans la principauté à condition de ne pas y exercer leur culte, de rester discret, de garder une attitude respectueuse envers la religion catholique et de ne pas faire du prosélytisme. »

Abbé Marcel Villers

Sur tout ceci, voir : Paul BERTHOLET, L’évolution religieuse au pays de Franchimont, in Bulletin trimestriel de la S.V.A.H., 1er trimestre 2023.