Alors que les raz de marée anabaptiste et calviniste secouent les Pays-Bas au cours du XVIe s. et y aboutissent à l’implantation durable d’Églises, la principauté de Liège n’est touchée que marginalement, mais à trois reprises.
Une première vague a lieu de 1533 à 1544. Les anabaptistes, sévissant dans les environs de Maastricht et du duché de Limbourg, sont violemment hostiles à la religion catholique ; ils pillent les églises, détruisent toutes les images et statues, chassent les curés. Ils font de très nombreux adeptes en Hesbaye et en Campine révélant ainsi une réelle opposition de la population envers l’Église officielle. Suite notamment à sa répression, ce mouvement disparaît presque totalement du diocèse entre 1544 et 1569, alors que, dans les provinces voisines, aux Pays-Bas, il connait son apogée.
Dans les années 1560, le calvinisme fait son apparition et encouragé par les huguenots de France ou de Hollande, il sévit dans la principauté. « Pour autant que l’on puisse généraliser, écrit Léon Halkin, le calvinisme devait trouver en pays wallon sa terre d’élection, alors que les luthériens et les anabaptistes s’étaient de préférence recrutés dans les régions de langue germanique. » De 1570 à 1593, une nouvelle vague anabaptiste touche en particulier le pays de Franchimont, mais aussi la Hesbaye, la Campine et Liège.
Anabaptistes et iconoclastes
Entre 1570 et 1573, une vaste enquête est menée dans le marquisat de Franchimont. De très nombreux suspects sont arrêtés, quarante sont jugés coupables et bannis. Il s’agit de calvinistes, probablement adeptes du célèbre François Du Jon, pasteur à Dolhain. Mais on a surtout affaire à des anabaptistes. Protestantisme des pauvres, le mouvement anabaptiste est caractérisé par une volonté de changer l’Église, mais aussi la société, ce qui le fait juger comme séditieux par les autorités officielles. Les anabaptistes refusent ainsi de porter les armes, de prêter serment et de remplir les charges de la cité. Ils se situent en marge de la société, vivant au sein de petites communautés ferventes. Ils sont iconoclastes et passent volontiers à l’action violente. Leurs excès ont rempli les récits de l’époque et les images produites, comme ci-dessus une scène d’iconoclasme à Zurich en 1524 (dessin d’Heinrich Thomann, 1544-1618).
Dans le pays de Liège, on trouve cependant peu de traces de ces colères religieuses qui n’épargnèrent ni les riches trésors des cathédrales, ni les humbles objets de dévotion populaire comme les crucifix portant une représentation de Jésus.
Pourquoi cette furie de destruction ? La raison en est théologique et repose sur un des fondamentaux du protestantisme : seule la Parole des Écritures (sola scriptura) fait accéder à Dieu ; cela implique le refus de tout intermédiaire, de toute médiation entre le croyant et Dieu, que ce soit un objet de dévotion ou un saint ou un prêtre. Si Luther reste assez tolérant pour l’utilisation des images dans les églises, Calvin est radical. Dieu étant incorporel et invisible, il faut proscrire les images, surtout les statues, considérées comme objets de dévotion idolâtrique. Cette position amena à des destructions violentes et massives. En effet, si toute représentation matérielle du divin, image ou statue, incite à l’idolâtrie, il faut enlever et détruire toutes les images des églises, y compris les crucifix. Des centaines de peintures, sculptures et pièces d’orfèvrerie ont été détruites lors de ce qui est appelé la furie iconoclaste qui éclate dans nos régions en 1566. Ces évènements et actions destructrices s’accompagnent de profanations du saint sacrement, par rejet de la présence matérielle du Christ dans l’hostie, suprême outrage pour les catholiques.
Au Marquisat de Franchimont
« En 1567, quelques émeutes et pillages d’églises ont lieu au Marquisat de Franchimont fortement marqué par la propagande calviniste. L’église de Stembert, peut-être celles de Theux et Sart, est dévastée en 1572. Les comptes de Theux rapportent que le 8 avril 1575, on paie 30 fl. Liégeois et 36 sous pour le charriage des pierres et du sable destinés à réparer les murailles de l’entrée de l’église. »
Quant à l’église, elle subit des pertes irréparables. « Si les statues et l’orfèvrerie ont pu facilement être mises à l’abri, il n’en fut pas de même pour les sculptures sur pierre intégrées aux murs ; ainsi s’explique que furent brisés la théothèque, le chancel et les clôtures du chœur et des chapelles, le tympan intérieur de l’entrée, tous certainement ornés d’images abhorrées des protestants iconoclastes et représentant sans doute le Christ, la Vierge et les saints. » Sur ce dessin d’époque (ci-dessus), illustrant un pillage en Suisse, on voit les statues des saints enlevées, détruites à la hache ; même le Christ en croix, considéré comme une statue, est découpé à la scie.
Les guerres de religion et les déprédations militaires
Depuis 1568, la Hesbaye est le théâtre de la guerre des gouverneurs espagnols catholiques contre le prince d’Orange et les Provinces-Unies protestantes. Des soldats allemands et des soldats français viennent au secours des Hollandais. Les Espagnols ont des garnisons en Campine et se répandent dans les villages ; parfois, ils se mettent en rébellion et parcourent le pays en ravageant et pillant. « En 1578, le pays de Franchimont est dans un triste état à la suite des passages des gens de guerre. » Le prince « accorde aux Theutois ruinés par le long séjour des soldats, de vendre un terrain (7 ha) d’aisemence afin de réparer l’église et d’indemniser les habitants les plus éprouvés ». Il est nécessaire de remettre en état l’église comme le cimetière « ouvert en divers lieux et les murailles dérompues ». La région reste cependant insécurisée au point qu’en 1581, l’archidiacre a besoin d’un sauf-conduit pour visiter les églises du Franchimont.
En ces temps de guerre et de pillages, les églises servent de lieu de refuge aux populations en danger. Il ne s’agit pas de s’y abriter quelques heures, mais souvent des semaines entières. Selon Mgr Simenon, « De ce fait, en bien des endroits, les habitants s’habituèrent à placer dans les églises des coffres pour y enfermer non seulement leurs objets précieux, mais encore leurs ustensiles et leurs provisions de bouche, leurs grains et leur viande, afin de les soustraire à la rapacité des militaires et autres brigands ». Ainsi, à Theux, les habitants ont transporté leurs biens les plus précieux dans l’église. Mais cette situation tend à perdurer et à encombrer l’église au point de rendre le culte impossible. Ainsi, « le 10-8-1581, la Cour de justice oblige les propriétaires à les enlever, ou du moins à les ranger le long des murs dans les trois jours afin de permettre le culte ».
La situation générale, cependant, ne s’améliore guère et de nouvelles incursions de soldats conduisent à des profanations des autels et du cimetière en 1586 et une autre causée par effusion de sang autour de 1595. À chaque fois, l’évêque suffragant vient à Theux faire réparation le 26 octobre 1586 et le 2 septembre 1596. En 1595, « les Hollandais [protestants calvinistes au service du prince d’Orange] envahissent Spa, saccagent la ville et pillent l’église, provoquant la fuite du nonce de Cologne qui y prenait les eaux ; celui-ci vient se réfugier avec d’autres au château de Franchimont où il est assiégé quelques heures ; enfin prévenus, les Franchimontois viennent le délivrer. »
En 1628, le prince autorise la réfection des deux portes et des murailles aux deux extrémités du bourg, sans oublier la consolidation de l’église et du cimetière servant de refuge à la population.
Abbé Marcel Villers
- Léon HALKIN, Histoire religieuse des règnes de Corneille de Berghes et de Georges d’Autriche, princes-évêques de Liège, 1936 ;
- Guillaume SIMENON, Le délabrement des édifices religieux pendant le XVIIe s., in Revue ecclésiastique de Liège, 1937-1938, p. 336-338 ;
- Paul BERTHOLET et Patrick HOFFSUMMER, L’église-halle des saints Hermès et Alexandre à Theux, Dison, 1986, p. 194-195.