Aimer en actes et en vérité ! Homélie pour le cinquième dimanche de Pâques (année B)

PèreVigneron

Homélie de l’abbé Jean-Marc Ista pour le 5ème dimanche de Pâques,
Juslenville, le 2 mai 2015

Jésus dit dans l’évangile que tout sarment qui est en moi… et qui porte du fruit, le Père qui est le vigneron, le purifie en le taillant pour qu’il en porte davantage. Et il ajoute : mais vous déjà vous voici purifiés grâce à la parole que je vous ai dite. Demeurez en moi comme moi en vous.

À bien entendre, c’est donc notre relation avec Jésus lui-même qui nous purifie c’est-à-dire qui nous conduit à accueillir plus de vie, à être vivant de la vie même qui anime Jésus, cette vie qui est un don du Père…

Jacques Lusseyran naît en 1924 ; à l’âge de 8 ans, il se retrouve aveugle suite à une bagarre dans la cour de son école. Ce jour-là, il s’écrie : Mes yeux, où sont mes yeux ? Bien plus tard, il écrira dans Et la lumière fut : Je ne voyais plus avec les yeux de mon corps, je voyais avec les yeux de mon âme. L’épreuve qu’il a subie ne l’avait pas écrasé mais l’a conduit à développer ce qu’il appelle le « regard intérieur ». C’est notamment avec ce regard que ce passionné de la vie deviendra un grand résistant, dès l’âge de 17 ans, et supportera la déportation à Buchenwald.

Où voir Dieu dans cet hymne à la vie ? Le Dieu de Jésus Christ n’est certes pas dans l’accident et le handicap, mais dans la résilience. N’est-ce pas lui qui fait déclarer à Paul : C’est lorsque je suis faible que je suis fort ? Voyons-nous bien en face le contraste dans l’extrait des Actes qui nous venons d’entendre ? Paul, qui a découvert Jésus, subit des tribulations et des oppositions. Toutefois il trouve secours auprès de frères qui le protègent tandis que l’Église était en paix dans toute la Judée, la Galilée et la Samarie, elle se construisait… réconfortée par l’Esprit Saint, elle se multipliait. Quelle force tranquille se dégage de cette évocation de la croissance de l’Église ; on croirait voir la parabole du semeur qui se réalise sous nos yeux : d’autres grains sont tombés dans la bonne terre t montant, se développant, ils donnaient du fruit et ils ont rapporté trente pour un, soixante pour un, cent pour un (Mc 4,1-9).

Là où il y a de la vie que l’on peut comparer à la fertilité de la vigne ou de la semence, il y a plus que de l’espoir, il y a de la fécondité.

J’ai reçu un appel à l’âge de cinq ans, témoigne le chanteur Marc Lavoine. Bien loin d’un saisissement foudroyant, ce fut très délicat, d’une grande simplicité : un beau jour, je me suis senti en vie, là. À cette présence au monde s’entremêlait la conscience de ma finitude : mon existence pouvait s’arrêter d’un instant à l’autre… je réalisai que le fait même de vivre relevait du miracle, d’une loterie inouïe, organisée par un forain dont j’imaginais un visage, une voix, un regard… j’ai commencé à cheminer. Chemin comme une course vitale.

Vivre et accueillir la vie, n’est-ce pas de cela qu’il est question dans l’Évangile ? Nous croyons que Dieu crée par sa Parole qui est vie, qu’il envoie son souffle sur la terre ; alors quel bonheur d’avoir part à ce mystère ! Si vous demeurez en moi, dit Jésus, demandez tout ce que vous voulez et cela se réalisera pour vous. Ce qui fait la gloire de mon Père, c’est que vous portiez beaucoup de fruits…

Frères et sœurs, notre problème n’est-il pas que nous avons souvent des demandes qui ne sont pas à la hauteur de la volonté e Dieu ? Quelle recherche de plus de vie et d’amour y a-t-il dans nos demandes et dans nos intercessions ?

J’ai été interpellé récemment par la figure spirituelle de sainte Rita ; j’ai découvert que cette femme du XVème siècle s’en est toujours remise à Dieu ; elle qui a été mariée à 16 ans, contre son gré, à un homme violent ; elle qui, devenue veuve suite à un crime, a dû faire face à la soif de vengeance de ses deux fils ; elle, qui, maman, a vu ses 2 enfants mourir jeunes de maladie… Toutes ses épreuves n’ont pas réussi à la débrancher du Christ ; que du contraire ! Elle n’entrera en religion qu’après avoir réconcilié la famille de son défunt mari et celle de l’assassin ! Décidément, les saints ne font pas de la religion un lieu refuge, mais un lieu de vie et d’amour partagé !

Je sens que je suis à un tournant de ma vie, poursuit Marc Lavoine. J’ai 52 ans, j’ai perdu mes parents… je ne suis pas un impatient de la fin, je fais le point. Il me faut traverser ce désert et cesser de me raccrocher à des protections enfantines. J’expérimente aussi le paradoxe de la solitude malgré la présence des autres. Dieu, lui, habite cette béance. Il marche à côté de moi, du moins devant.

N’est–il pas étonnant que dans chaque existence, et donc la nôtre, malgré les questions, les flous, les rebondissements et les difficultés, il y a toujours cet appel de la vie, cette énergie faite de force et d’inconnu qui nous entraîne à aller de l’avant ? Un peu comme la sève qui s’insinue du cep vers le sarment et qui, discrètement mais sûrement, le dynamise et le conduit à porter du fruit.

J’ai reçu un appel à 5 ans… L’appel ne vieillit pas… Je ne sais pas quel est ce lien avec celui que l’on appelle Dieu. Est-ce à moi de le dire ? Est-ce que les mots suffisent ? Ne serait-ce pas simplement le silence dans le vide ? Ne serait-ce pas une succession répétitive d’actes et de dons de soi sans rien attendre en retour ? Le chemin fait de questions et d’expériences de Marc Lavoine paraît sonner juste mais pourquoi ? Ne serait-ce pas parce qu’il incarne d’une certaine façon la parole de l’apôtre (Jn 3,18-24) : Petits enfants, n’aimons pas en paroles ni par des discours, mais en actes et en vérité.

Ainsi, la boucle est bouclée car Jean poursuit : Voici son commandement (celui du père) : mettre notre foi (nous brancher) dans le nom (sur la personne) de son fils Jésus Christ et nous aimer les uns les autres

Frères et sœurs, la vérité n’est sans doute pas dans des idées, mais dans une vie en actes d’amour. Et le premier de ces actes est d’aimer cette vie et sa source. Assurément et fidèlement.

Votre curé,
Abbé Jean-Marc Ista

Raisins

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