33. La naissance du curé (XIIIe-XIVe siècles)

Du culte au soin pastoral 

Deux dispositifs d’ordre institutionnel, mais à finalité pastorale, se mettent en place à partir du XIIIe siècle. Bien sûr, la paroisse et son desservant existent depuis longtemps dans un cadre surtout cultuel et administratif. Il s’agit maintenant de passer du cultuel au pastoral, à un véritable soin du salut individuel des fidèles comme du prêtre de paroisse. Ce souci pastoral naît d’une demande d’intériorisation de la vie religieuse, qui ne se suffit plus d’une pratique rituelle, mais exige une appropriation intériorisée de la foi et des sacrements.

Il s’agit pour l’Église d’imiter le Bon Pasteur, de prendre soin de chaque brebis et de la conduire sur les chemins du salut. D’où la naissance du curé chargé de la cura animarum (soin des âmes) et la mise en place d’un encadrement universel par maillage territorial des paroisses.

Enluminure XVe s. Livre d’Heure de la duchesse de Bourgogne

À la suite du concile de Latran IV (1215), « chaque fidèle a un prêtre qui lui est propre, un sacerdos proprius, chargé de l’accompagner dans sa vie chrétienne pour son salut éternel. Le numéro 21 des canons du concile impose comme minimum à chaque fidèle la confession annuelle à son sacerdos proprius, à moins que celui-ci ne l’autorise à se confesser à un autre prêtre, et la communion annuelle, à moins que le sacerdos propriusne juge qu’il doit s’en abstenir. »

On constate facilement que le dispositif institue un lien de personne à personne entre le curé et chaque fidèle. Le lieu de cette relation est le sacrement de la confession et son corollaire la communion eucharistique. Le curé y pratique la cura animarum, une sorte d’éducation des consciences, celle d’un père spirituel de chacun des fidèles de sa paroisse, c’est-à-dire de celles et ceux qui lui sont confiés car résidant sur le territoire défini de sa paroisse.

Le curé a le monopole de la distribution des sacrements sur son territoire. Pas question qu’un autre prêtre s’occupe d’une de ses ouailles, car il en est chargé personnellement devant Dieu à qui il devra rendre des comptes, au prix de son propre salut.

« Ils ont une cure et sont appelés curés parce qu’ils doivent avoir cure de ceux qui leur sont soumis » ; le qualificatif curatus, dérivé de cura animarum, devint un substantif. Les textes canoniques, quant à eux, parlent de proprius sacerdos, le propre prêtre, signifiant par-là que « chaque église pourvue de la cura animarum est confiée à un seul responsable, appelé à rendre compte de sa mission à l’évêque, puis à Dieu. » On insiste ainsi sur l’étroite union entre le curé et sa paroisse qui s’exprimera dans la métaphore matrimoniale ou dans l’image christique du pasteur veillant son troupeau.

« La paroisse trouve alors sa pleine identité par trois caractères : un lieu, à savoir un édifice et un territoire ; un prêtre qui en a reçu la charge ad vitam et doit y résider de manière stable ; une communauté de fidèles astreints à accomplir leurs devoirs religieux dans ce cadre, à l’exclusion de tout autre. »

Miniature d’un missel franciscain XVe s.

Le curé prend en charge ses paroissiens du berceau à la tombe, les accompagnant et les guidant tout au long de leur vie : baptême, mariage, célébration dominicale, fêtes, instruction, confession, derniers sacrements, funérailles. Il doit vérifier la qualité de la vie chrétienne de ceux dont il est responsable du salut ; il veille ainsi au respect des normes conciliaires jusqu’à dresser la liste de ceux qui avaient accompli leurs pâques. « Le concile de Latran IV demande de refuser l’entrée de l’église et la sépulture chrétienne, après la mort, à ceux qui ne respectent pas cette obligation. »

Le deuxième pivot de ce dispositif pastoral coule de source, il s’agit d’assurer à tout fidèle un accès aisé à un sacerdos proprius. Pour ce faire, se met en place un maillage territorial le plus dense possible afin que personne ne soit laissé dehors, sans secours. L’Église se veut présente partout et pour tous, hommes et femmes, où qu’ils vivent. L’enjeu pour l’Église est la réalisation de sa mission, rassembler toute l’humanité en son sein et ainsi lui assurer le salut éternel. C’est l’avènement de ce qu’il est convenu d’appeler la civilisation paroissiale. L’ambition est de couvrir tout l’espace habité.

La procédure de désignation du curé

À l’époque, la désignation du desservant échappe encore pour une bonne part à l’évêque ; abbayes, chapitres, seigneurs laïcs ont conservé le droit de patronage, celui du fondateur d’une église ou d’un bénéfice qui, à ce titre, a le droit de présenter (collation) un titulaire.

« Dans le pays de Franchimont, les dîmes et la collation qui, à l’origine, appartenaient à l’abbaye de Stavelot-Malmedy, sont passées dans des mains laïques. Dîmes et collation sont devenues des fiefs, c’est-à-dire qu’elles appartiennent au seigneur, en l’occurrence le prince-évêque de Liège, lequel les a cédées à des particuliers, en échange de services à lui rendre ; c’est le système de la féodalité, et des relations entre vassal et suzerain. » Ainsi dès 1130, la collation de Theux comme de Sart appartient aux Fexhe et Fléron qui sont aussi les décimateurs, c’est-à-dire ceux qui perçoivent la dîme dont un tiers revient au curé.

Pour l’Église, seul l’évêque a le pouvoir d’ordonner prêtre et le droit de confier la cura animarum, donc la paroisse ; c’est l’investiture canonique qui donne au futur desservant la jouissance du bénéfice. L’ordination confère au prêtre le pouvoir de juridiction qui permettait, entre autres, de lier et délier les fidèles lors des confessions ; ce pouvoir était acquis dès l’ordination, mais pas la capacité de l’exercer. Autrement dit, il faut distinguer ordination et investiture, même si toutes deux dépendent de l’évêque.

La paroisse, source de revenus divers, est toujours considérée comme un bénéfice, même si maintenant on attend de son titulaire un investissement pastoral intense qui fera l’objet du droit paroissial qui fixe les obligations et les devoirs du curé. Dans de nombreux cas, on va constater « la dissociation de ces deux réalités qui se concrétisa dans le fait que le détenteur d’une paroisse pouvait concéder sa desserte, en l’occurrence la cura animarumà un vicaire moyennant une rétribution » qui consistait en une petite partie des revenus de l’église, dite la « portion congrue ». Le curé en titre allait s’installer en ville.

La situation de la paroisse de Theux

Ph. de Limbourg écrit : « Selon une note que je possède, il n’y eut à Theux que sept ou huit curés résidants avant Michel Thill, curé de 1781 à 1810 ; auparavant, un tréfoncier de Liège était curé et il nommait un desserviteur habitant la localité pour remplir ses fonctions. » De fait, pour la période du XIIe au XVe siècles, on a trace de 20 noms de prêtres liés à Theux ; seuls deux d’entre eux peuvent avoir été effectivement curé et résidant à Theux.

Le premier prêtre connu est, vers 1153, « Lambertus, presbyterus de Tectis Petrus ». Le saint patron de l’église de Theux est nommé : « Petrus », probablement celui de la première église de Theux. La dénomination « presbyterus » ou « prêtre » ne nous renseigne pas sur le statut de Lambertus. En 1186, on signale un certain « maître Nicolas, investitus de Tectis », ce qui signifie que Nicolas a reçu de l’évêque l’investiture pour un bénéfice, probablement celui de Theux, mais est-il ordonné prêtre ?

Une situation claire est, entre 1320-1340, celle de « sire Wathier Briffoz, moine de Stavelot, procureur du chapitre (de l’abbaye) en 1321, doyen en 1340, grand aumônier (de l’abbaye) en 1334, grand cellérier en 1341 ». Titulaire du bénéfice de Theux, et de bien d’autres probablement, il n’est certainement pas curé résidant étant donné ses responsabilités au sein de l’abbaye de Stavelot.

Une dernière situation emblématique : « en 1442, Bertheline de Fexhe, remise en possession des dîmes de Theux, confère la cure à Jacquemin de Voroux, chanoine à Saint-Jean ». On sait que les Fexhe sont les décimateurs de Theux et ont donc le droit de présenter un candidat à l’investiture du bénéfice par l’évêque, ici, un voisin puisqu’il est de Voroux en Hesbaye. Chanoine à la collégiale Saint-Jean de Liège, il est évident que Jacquemin cumule des bénéfices et a dû rétribuer un desservant pour la cure de Theux.

Abbé Marcel Villers

 


Sur tout ceci, voir : Nicole LEMAITRE, Histoire des curés, 2002 ; Paul BERTHOLET, De la chapelle à la paroisse de La Reid, 2015 ; Ph. de LIMBOURG, Monographie de l’église de Theux, 1874.