La chronique de notre Curé du 23 août 2020

« Aujourd’hui, pour toi, qui suis-je ? »

La fin des vacances scolaires approche et la rentrée des enfants et des jeunes se profile. Jésus aussi a l’air de faire un dernier mini-trip dans l’évangile de ce dimanche. Il entraîne ses disciples aux sources du Jourdain. Ensuite il va préparer sa rentrée qui sera, nous le savons, plutôt une grande sortie. Césarée-de-Philippe, Panias en grec, Banias aujourd’hui, est à la fois station thermale, centre politique (Philippe, fils d’Hérode est tétrarque de Galilée) et religieux. À l’époque de Jésus, un temple à la gloire d’Auguste a été édifié… pour honorer le pouvoir de Tibère, son successeur. Devant toutes ces réalisations, devant des constructions concrètes, Jésus va interpeller ses proches : « Pour vous, qui suis-Je ? » Le contexte a de l’importance : c’est dans notre réalité humaine que Jésus vient nous interpeller, poursuivre la Révélation et faire œuvre de construction.

En notre temps, les réalisations humaines abondent. Collectives. Personnelles. Cette semaine, un de nos Diables Rouges, décrit comme un homme simple, est apparu avec une montre de 100.000€ ! Et les médias d’en rajouter : sa maison, sa voiture… Quand on gagne 35 millions brut par an, soit 5 millions d’euros nets, on est plus qu’une entreprise à soi tout seul. On est littéralement un dieu du stade ! La presse, évoquant les dépenses et les revenus précités ne s’y est pas trompée, en posant la question « fermée » : « À sa place, est-ce que vous ne feriez pas pareil ? »

Mon propos n’est pas ici de dénoncer quoi que ce soit, mais d’incarner la question de Jésus : « dans le concret, pour toi, pour vous, qui suis-je » ? Le témoignage de Paul aux Galates peut assurément nous aider à répondre. « Avec le Christ, je suis fixé à la croix : je vis mais ce n’est plus moi, c’est le Christ qui vit en moi. Ma vie aujourd’hui, je la vis dans la foi au Fils de Dieu qui m’a aimé et qui s’est livré pour moi » (Ga 2.19b-20).

Si l’argent peut changer beaucoup de choses, l’amour change tout. Si je me découvre de plus en plus aimé par Dieu, je ne peux que désirer répondre à cet amour. Comme Pierre que Matthieu met à l’avant-plan. Il n’était pas là lors du baptême de Jésus, rappel indirect à Banias. C’est le jour où le Père avait désigné Jésus comme son Fils bien-aimé. Dans quelques jours, sur la montagne, Pierre sera présent dans la révélation lumineuse de la Transfiguration. Plus tard, à Jérusalem, il sera absent lors du signe ultime de la mise en croix comme il avait vite cafouillé après sa profession de foi inspirée de Césarée. Mais il reviendra, il sera un des premiers témoins de la résurrection. Quel chemin pour un simple pêcheur !

Aimer Dieu, aimer Jésus le Christ en écho à leur initiative amoureuse nous engage, nous responsabilise. Personnellement et en Église. « Tu es Pierre et sur cette pierre, je bâtirai mon Église… Je te donnerai les clés du Royaume des Cieux. Tout ce que tu auras lié sur la terre sera lié dans les cieux. Tout ce que tu délieras sur la terre sera délié dans les cieux. » Plus tard, Jésus étendra ce pouvoir des clés aux disciples (Mt 18.18). Ce pouvoir nous est donc parvenu à nous aussi ! En Égypte ancienne, le vizir avait le pouvoir d’ouvrir et de fermer les portes du palais de Pharaon. Souvenons-nous de Joseph et sa façon juste et inspirée d’utiliser ce pouvoir pour le bien de tous (Gn). Isaïe évoque cette puissance à utiliser au bénéfice du peuple par Eliakim, le maître du palais du roi Ézéchias : « Je mettrai sur son épaule la clé de la maison de David. S’il ouvre, personne ne fermera. S’il ferme, personne n’ouvrira » (Is 22.19-23).

À nous aussi, Jésus, le fils de David, le Christ, le Fils de Dieu, remet un pouvoir de vie fort et puissant. À nous qui sommes des fils d’Adam, des terreux, de la poussière d’étoile. L’Évangile nous dit et redit la confiance que Jésus place en nous avec une pleine conscience de nos limites. Déjà en nous, il voit l’homme nouveau, celui qui est habité et renouvelé par Dieu. C’est tout le sens du changement de nom de Pierre. Jésus commence par l’appeler Simon, fils de Yonas… homme de chair et de sang. Homme qui, déjà, est inspiré par le Souffle Saint. Ensuite, il le dénomme Céphas, Pierre. Changement de langue, changement de sens. En hébreu, Simon a une connotation de passivité : « le suiveur ». La pierre est consistante par nature. Remarquons que, lorsque Pierre écoute sa nature première, il est invité par Jésus à passer derrière, en suiveur : « Passe derrière moi, Satan… ». L’annonce de la Passion l’ébranlera au point de lui faire perdre pied intérieurement comme il a failli sombrer en marchant sur le lac ! Heureusement la main ferme du Seigneur lui (nous) demeure toujours tendue !

En Église, nous sommes encore et toujours de cette terre. En Église, nous sommes déjà du ciel. Parce que capables de Dieu, capables de l’accueillir en sa vérité. Capables de témoigner du salut, des merveilles du Seigneur. Je ne reviendrai pas ici sur les récentes turpitudes ecclésiales sexuelles et financières de notre époque : il y a un excès qui est de l’ordre du pathologique et du diabolique. Je fais un détour par le XVIIIème siècle pour pointer au mieux la dimension collective du pouvoir des Clés. À la veille de la Révolution, l’Église de France était le plus grand propriétaire immobilier du Royaume avec 6 pour cent de biens. Les larges bénéfices servaient à l’éducation, aux malades, aux pauvres, pour une part. Un don gratuit conséquent était même consenti régulièrement pour aider le budget de l’État déficitaire de manière chronique. Don non sans arrière-pensée puisque l’Église ne payait pas d’impôt mais en percevait (la dîme). Malgré des œuvres bonnes, il n’échappait à personne que le haut clergé vivait dans un luxe ostentatoire grâce à des rentes de centaines de milliers de livres par an. À titre de comparaison, un salarié touchait 20 sols par pour jour alors que la miche de pain de deux kilos, base de l’alimentation, en coûtait 14 ! Dans ce contexte, l’archevêque de Paris et quelques autres prélats faisaient figure d’exception lorsqu’ils consacraient l’essentiel de leurs revenus à lutter contre la misère et la famine. Cela ne faisait pas (plus) contrepoids. L’Église et donc l’Évangile étaient de moins en moins crédibles ! On connaît la suite…

Revenons donc de nos jours. L’Église a perdu de sa superbe. Quelque part, heureusement. Elle peut mieux signifier qu’elle porte « un trésor dans un vase d’argile », alors qu’elle n’a plus de pouvoir politique majeur, ni de richesses matérielles éhontées. Peut-être qu’un des risques aujourd’hui est le mouvement de balancier : passer d’un extrême à l’autre. De « trop de la chair et du sang à trop de l’esprit et des cieux » ! Certains, à l’extérieur, ont bien compris tout l’intérêt de tenir la foi dans l’ordre du privé et du personnel, là où elle risque le moins d’être dérangeante ! Quand « privatisation » rime avec « libéralisation ». Aussi, regardons bien que ce n’est pas un hasard si Jésus est toujours dans le concret, comme à Césarée, comme dans toutes ses rencontres, ses actions. Dans un concret qui lie le personnel et le collectif.

En conclusion, Jésus nous pose, à vous, à moi, la question : « Aujourd’hui, pour vous, pour toi, qui suis-je ? » Y répondre c’est accepter d’être de cette terre et du ciel. Y répondre c’est consentir à reconnaître nos failles mais aussi nos richesses. Richesses premières qui ne tombent pas d’abord du ciel ! Seule la grâce vient éclairer nos trésors. Elle ne vient pas les faire briller pour nous-mêmes mais pour nous émerveiller des bontés du Seigneur et nous aider à discerner le nécessaire à partager. Si je suis riche de ma santé, je peux mieux m’impliquer dans ma famille, dans mon travail et même faire en plus une ou des actions citoyennes. Si j’ai du temps, je peux en donner. Si j’ai un talent d’humoriste, je peux amener de la bonne humeur, si pas aller égayer les personnes isolées ou malades. Si j’ai des connaissances intellectuelles, si j’ai une passion, je peux les partager. Si j’ai un don pour la cuisine, …

À l’heure de partir en vacances, je me dis : « Quel cadeau ! ». Je vais bien sûr en vivre dans le concret. Je sais aussi que je ne les vivrai pas bien sans le Seigneur, ni sans vous. Comme au temps du confinement, d’ailleurs. Voilà mon programme : accueillir mes vacances, « dans la chair et le sang au souffle de l’Esprit », me savoir « marqué à l’épaule par le pouvoir des clés » pour être un peu plus « du ciel » sans jamais cesser « d’être de la terre ».  Je vous quitte pour un temps mais je me réjouis déjà de vous retrouver.

Dès aujourd’hui, tous ensemble, avec ceux qui nous ont précédés, avec ceux qui partagent notre foi, exultons dans le Seigneur : « Quelle profondeur, dans la richesse, la sagesse et la connaissance de Dieu !… Tout est de lui, et par lui, et pour lui. À lui la gloire pour l’éternité. Amen ! » (Rm 11.33-36)

Jean-Marc,
votre curé

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