La chronique de notre Curé du 14 février 2021

Ta foi t’a sauvé

La « chasse aux sorcières » vous connaissez ? Du XIVème siècle à la fin du XVIIème, l’Europe traverse une période dramatique : épidémies, famines et guerres se succèdent ou s’imbriquent avec leur lot de misères et de peurs assortis. Dans ce contexte, des femmes souvent seules et âgées sont suspectées d’être à l’origine de malheurs locaux (fausses couches, maladies des végétaux, infécondité des terres, …) et pourquoi pas de maux plus étendus. Le procès de Jeanne d’Arc en 1431 est un exemple d’instrumentalisation politique de pareille situation.

De nos jours, les sorciers et sorcières sont héros de cinéma ou figures de folklore. Mais l’esprit de la chasse a-t-il vraiment disparu ? S’il ne perdure pas durant la pandémie et ses conséquences, il n’est jamais très loin. Lors de la deuxième vague, en octobre, c’étaient les « jeunes » qui mettaient tout le monde en danger parce qu’ils étaient censés respecter moins les règles. Avec l’usure et l’impatience, ce seraient « les aînés » qui empêcheraient les autres générations de « vivre ». Je cite encore « les experts » qui comploteraient pour atteindre à nos libertés. Cette semaine d’ailleurs, Emmanuel André s’est fendu d’un tweet ironique sur sa stratégie de communication soi-disant manipulatrice… Heureusement, nous sommes dans une société de tradition démocratique assez forte pour éviter… certaines dérives. Quoi que les sorties de certains politiciens sur certains sujets (le droit à l’enfant de personnes sous addiction ?) aient de quoi inquiéter. D’autant que les personnes « visées » donnent parfois, sans voir le risque, le bâton qui pourrait servir à les battre. Je suis interpellé par les propos d’aînés qui d’eux-mêmes se posent des questions sur la nécessité d’une vaccination prioritaire pour eux-mêmes. Non, non. Comme tout le monde, ils ont leur place essentielle dans la société jusqu’au terme de leur vie. Nous sommes plus dans une société de survie comme chez les Esquimaux qui naguère, rejetaient les personnes malades ou trop âgées pour qu’elles ne pèsent pas sur l’avenir de la tribu !

Et le bouc émissaire ? Nous avons une expression qui désigne une personne ou un groupe supposé porter le poids de la vindicte populaire parce que coupable, bien sûr, d’être à l’origine des problèmes ! La Bible nous parle de rite en ce qui concerne le bouc émissaire. À la fête du Grand Pardon (Lv 16.10), un bouc noir était chargé des péchés du peuple et chassé dans le désert, un autre animal sans péché celui-là était sacrifié à Dieu pour obtenir sa miséricorde. Au moins le rite avait le mérite de canaliser les terreurs et les superstitions qui traversent les foules de tous temps.

Retenons quelles grandes prudence et vigilance seront toujours de mise pour éviter des victimes sacrificielles toutes désignées. « Donnez-moi quelles lignes écrites de la main d’un honnête homme et je le ferai pendre » a dit Mazarin. Les chrétiens à cause de l’affaire Jésus et de leur propre histoire des origines ne devraient jamais plus initier cette spirale… d’autant qu’ils y ont déjà consenti quelques fois durant la chrétienté !

L’homme que rencontre Jésus aujourd’hui (Mc 1. 40-45) est impur de par sa maladie de peau. Est pur dans la tradition juive ce qui appartient à l’ordre de la création voulu par Dieu. Est impur ce qui est imparfait, illogique, anormal voire moralement répréhensible. Un lépreux, par son état, se voit mis à l’écart pour raisons sanitaires et religieuses. Comme d’autres, pensons à l’aveugle-né (Jn 9) : sa maladie est perçue comme une malédiction punissant au péché personnel ou familial. Dans les faits, l’exclusion est de fait une mort sociale qui précède la mort physique. Si les lépreux se rassemblent, ils sont bien sûr considérés comme une communauté d’impurs, de parias privés du soutien divin…

Ainsi nous pouvons mieux comprendre la demande faite à Jésus. « Si tu le veux, tu peux me purifier. » L’homme ne demande pas à être guéri. Cela serait trop court. Être purifié signifie être réintégré dans le cercle social et le domaine de la vie normale. Jésus d’ailleurs entendra bien la demande et veillera à sauver l’homme dans son intégrité.

Restons un instant sur l’attitude du malade qui finira par irriter Jésus (v. 43). Hors la présentation théologique de Marc, nous pouvons remarquer un bel exemple de triangle relationnel. Sauveur-sauvé-persécuteur. Comme nous tous, cet homme est imparfait et tâtonne dans ses relations. Plus ou moins consciemment, il se place en situation d’infériorité et de dépendance vis-à-vis du prophète Jésus. Il le manifeste en se jetant à ses pieds. En Jésus, il voit un sauveur, un magicien, un être dont il pourrait capter de la puissance. Pour lui, Jésus est un sauveur mais pas le Sauveur. Par sa demande, « si tu le veux », quelque chose d’ambigu se dessine. Il a l’air d’en appeler à la volonté et à la liberté de Jésus. En fait, il ne lui laisse pas le choix. Ce qui signifie que, s’il développe cette dynamique après « son sauvetage », il pourrait, comme sauvé, devenir un persécuteur, c’est-à-dire dire essayer de prendre du pouvoir sur Jésus ne fut-ce que par une dépendance prolongée. Je note qu’il sera incapable de se taire et de respecter Jésus et sa demande de secret. Le texte ne nous dit même pas qu’il agit de joie ou par reconnaissance. En réalité, son indiscrétion va barrer l’action et l’annonce de Jésus en ville… ce qui est une forme de persécution. Œuvrer à la bonne réputation de quelqu’un ou de Dieu est juste, en faire des sauveurs ou des magiciens ne l’est assurément pas. Ceci dit, n’oublions pas que tout cri de souffrance est nécessairement ambigu !?

Et Jésus ? Il fait preuve, je trouve, de sang-froid à minima. Il est certes, ému et pris aux entrailles. Pris de compassion et de colère, il est touché au plus profond par l’homme et sa situation. Le terme utilisé par Marc se retrouve pour désigner le vécu du père au retour de son fils prodigue dans la parabole de Luc (Lc 15.20). Toutefois, en capacité d’agir, il ne cède pas à la tentation de se mettre en surplomb. Il reprend simplement les termes même de l’homme : « Je le veux, sois purifié ! ». Nous savons que son pouvoir de guérison passe par son corps (une force peut sortir de lui cf. Lc 8. 43-46). Il touche donc l’homme de la main. Ce geste sauve aussi parce qu’il exprime la reconnaissance, le lien de l’humanité mais encore induit une juste distance entre les deux hommes. Comme dans une simple poignée de main que l’on appelle « salut » ou « salutation ».

Pour nous qui sommes souvent appelés au service de la charité, il y a là trois clés à mettre dans notre trousseau, absolument. Ne jamais se placer ou se laisser placer en situation de sauveur. Utiliser ses propres compétences et charismes avec discernement et sans en préjuger. Enfin, veiller à la dignité et l’intégrité de l’autre même si cela commande de la démaîtrise. Jésus passe la main : « va te montrer au prêtre ». L’homme est renvoyé selon la Loi et ses prescriptions (Lv 14. 21-32), vers les prêtres. Jésus refuse de voir l’homme s’accrocher à lui ou à son groupe. Être gourou n’est pas son genre… Notons que respecter les règles prescrites fait partie de la vie sociale et de l’inclusion.

La vie est une aventure avec ses opportunités et ses risques d’échec. L’histoire de l’Évangile ne présume pas de la suite hormis la « gaffe » de l’ancien lépreux. A-t-il couru chez le Lévite le plus proche ? A-t-il décidé de monter à Jérusalem ? Son rapport à l’espace et au temps aurait déjà indiqué son type de prise en main. La « mauvaise » publicité qu’il fait à Jésus dans la région laisse entendre qu’il n’est pas allé bien loin dans son chemin personnel… dans un premier temps ! Or être guéri ou avoir traversé une expérience « d’impureté », d’exclusion, peut ouvrir de nouveaux horizons de bonheur. Souvenons-nous de Job la semaine passée… Dans les années 1980, lors de la session de Beauraing, un bénévole a été guéri d’une maladie dégénérative incurable lors d’une prière de guérison. Lors de son témoignage, un an après, il a aussi partagé que son couple avait volé en éclats. Notamment, disait-il, parce que son épouse s’était faite à sa situation de dépendance depuis des années et n’avait pu s’adapter à la nouvelle donne ! Ceci n’est pas un exemple isolé… Je me souviens de l’histoire d’une amie atteinte d’un cancer et condamnée à très court terme. Elle a saisi l’occasion pour revoir ses priorités et notamment au niveau de sa foi (conversion). Elle s’est alors engagée dans des années de rémission -mais au grand dam de certains proches, notamment son époux. La question se pose à tous : quel accueil ferions-nous à un proche renouvelé et devenu « différent » ? La charité véritable passe par là. Et il y a un enjeu fondamental. Si une personne arrive à sortir de son mal et de son emprise habituelle, ce n’est pas nécessairement pour vivre comme avant. Son expérience peut enrichir la communauté mais celle-ci est-elle toujours prête pour cette mise en question ? Quelqu’un qui a subi un burn-out, a été victime des règles de compétition dures aura sans doute très difficile de reprendre ce collier en l’état… « Et si la compétition n’était qu’une invention transmise par des adultes en manque d’égo ? … Dans le respect inconditionnel de l’autre, l’échange coopératif se nourrit des différences et des originalités de chacun ; et va se créer par cette alchimie quelque chose qui dépasse les membres pris individuellement. Ce processus inhérent à la coopération enrichit chacun en une plus-value bienveillante, source d’évolution » (David Alzieu, 10 qualités pour nos enfants les plus sensibles, Ed. Jouvence).

Dieu, par Jésus et l’Esprit, travaille à notre salut. Il a horreur des maux qui nous frappent : l’émoi de compassion de Jésus (v. 41) devant le lépreux nous le rappelle. Mais le Seigneur n’agit jamais dans la toute-puissance, dans la magie. Un jour, les miracles de Lourdes et d’ailleurs pourront sans doute avoir une explication scientifique et rationnelle : qu’importe ! Pour les disciples du Christ, selon l’Écriture, ils seront toujours avant tout, des signes au sens littéral. Signes d’un amour inconditionnel qui nous désire vivants et sauvés dans notre intégralité personnelle et relationnelle comme familiale et sociale. Signes d’un respect absolu de notre liberté. Après cette première guérison, Jésus en accomplira encore d’autres en disant : « Ta foi t’a sauvé ! Désormais ne pèche plus ! ». Puisque nous savons qu’il n’associe pas maladie et malédiction, entendons bien ce qu’il dit. « Tu es reconnecté avec la vie. Dès lors, ne déconnecte plus ta vie de sa source qui est le Père lui-même ! »

« Que celui qui a des oreilles pour entendre qu’il entende ! » (Mc 4.9) « Comprenne qui peut comprendre. » (Mt 19. 12d). Bonne semaine et surtout joyeuse entrée en carême, temps de bénédiction pour mieux nous connecter à l’amour de Dieu et du prochain en ouvrant les oreilles de notre cœur et les yeux de notre raison.

Jean-Marc,
votre curé.

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