La chronique de notre curé du 20 février 2021

Pour les générations à jamais

Le saviez-vous ? Un de nos paroissiens est engagé dans un groupe de clini-clowns. Malgré sa modestie habituelle, il ne peut s’empêcher de partager la joie que cela lui procure d’amener un rayon de soleil auprès des personnes isolées, malades ou handicapées. « Le rire que provoquent les clowns vise à libérer les patients, témoigne Yvonne Delevoye-Turrell*, chercheuse en neurosciences, à les aider à lâcher prise, sans jugement. Certains y parviennent très vite, d’autres non… Sans se libérer, personne ne peut passer dans le côté positif des émotions. »

Vous me direz  : qu’est-ce qui lui prend de parler de rire alors que nous entamons notre carême ? Déjà les textes du Mercredi des cendres nous ont mis en garde : « Quand vous jeûnez, ne prenez pas un air abattu… toi, quand tu jeûnes, parfume-toi la tête et lave-toi le visage » dit Jésus (Mt 6.1-18). Souvenons-nous que, culturellement, à l’époque, les gens se parfument les cheveux avec du beurre lors des banquets. Se parfumer sans mettre l’accent sur la nourriture pointe que la rencontre de l’hôte, l’Autre, est l’essentiel. « Ton Père qui voit dans le secret te le rendra. »

En ce carême 2021, nous essayons toujours de préserver notre corps dans la santé physique. Toutefois, cet exercice qui perdure nous rappelle que le corps n’est pas tout, n’est pas nous. Nous sommes aussi esprit. Et si ce carême où nous essayons de cheminer avec Jésus nous offrait des occasions d’effort vers l’harmonie ? Avec Dieu, avec les autres, avec soi-même.

Aujourd’hui, le plaisir est une valeur que notre société met en exergue ; naguère, il était nié voire dévalorisé. Il était encore utilisé pour nous éduquer. Qui n’a entendu, enfant, l’injonction : « Fais plaisir »  ! Faire plaisir, comme d’autres mots d’ordre; ont structuré notre rapport aux autres. Faire plaisir nous ouvre aux autres, à l’écoute et à l’attention. Le risque est cependant d’en faire une règle sèche. Toujours chercher à faire plaisir risque de nous enfermer dans une quête éperdue de reconnaissance qui risque d’aboutir à une fameuse rancœur. « Mais je pense aux autres mais ne pense jamais à moi. »  De nouveau, la sagesse de l’Évangile est une lumière… « Aime ton prochain comme toi-même » enseigne Jésus, ce qui peut se transposer, me semble-t-il, par exemple : « Fais plaisir à ton prochain comme à toi-même ». Jésus est la « porte des brebis ». Du concret ; de tout ce qui cadre notre vie, il veut nous engager, sous sa houlette, à en faire un espace de rencontre et de liberté. « Les brebis écoutent sa (ma) voix : les brebis qui lui appartiennent, il les appelle chacune par son nom et il les emmène dehors… Moi, je suis venu pour que les hommes aient la vie et qu’ils l’aient en abondance. » (Jn 10, 1 & svts).

La neuropsychologue citée plus haut poursuit : « Plus encore que le rire, c’est la notion de plaisir qui m’intéresse et la manière d’amener des gens à retrouver du plaisir dans le mouvement et dans l’effort : des inactifs, des personnes âgées qui ont du mal à quitter leur fauteuil, des enfants pour qui monter un escalier est difficile, un adolescent qu’il faut convaincre de quitter son lit et d’aller à un examen… » Ensuite, elle fait une réflexion intéressante pour nous, chrétiens du XXIème siècle (ce n’était pas le cas au Moyen-Age), plus ou moins consciemment, nous avons développé une dévalorisation du corps. « La dichotomie (séparation) de l’humain corps-esprit… je n’y adhère pas. J’irai même plus loin : au niveau théorique, on travaille avec l’hypothèse forte que ma perception du monde est différente de celle d’un autre parce que mon corps est différent… en séance de rire, les clowns sont debout et se donnent de l’espace. Il leur serait impossible de réaliser des thérapies par le rire assis, ça ne leur viendrait même pas à l’esprit. Ils utilisent d’ailleurs parfois la posture du corps pour que les pratiquants vivent différemment cette expérience du rire. »

Bref, en nous tournant vers Jésus, retenons peut-être de ce témoignage de « l’importance du corps pour libérer l’esprit ».

Notre affiche de carême en « la Fenêtre de Theux » met en scène Jésus, debout dans le désert, son regard porte au loin. Il a l’air détendu, il est bien de tout son être. « Il vivait avec les bêtes sauvages et les anges le servaient » décrit laconiquement Marc (Mc 1.12-15). C’est bien une image d’harmonie qui arrive après les combats de la désolation et des oppositions de l’adversaire. La familiarité des animaux évoque la réalisation des promesses d’Isaïe (11.6-9). Le service des anges manifeste la dignité de Jésus selon le psaume 90/91. Moi, je suis tenté de dire, à défaut de méthode absolue, l’objectif de notre carême nous est ici donné : comme Jésus, grandir en dignité sous le regard de Dieu… Sans oublier le prochain, les autres. Dans sa solitude apparente, Jésus symbolise tout le peuple, toute l’Église au désert. Nous ne pouvons nous approcher seul dans une bulle de la tente de la Rencontre. Comme le rire est acte social, ainsi en est-il du carême !? Le carême n’est pas une course de fond pour athlète solitaire ! C’est d’ailleurs ce que le diable essaie de faire croire à Jésus lors de ses mises à l’épreuve : il s’adresse à lui comme s’il était seul au monde et pouvait être un self made man (Cf Mt & Lc).

Ensemble, avec Jésus, nous allons au désert où Dieu nous attend. Il est là comme il a toujours été là. Je reprends ici in extenso une proposition de Feu nouveau (p. 64 in 64/2). « Comme le priant de l’Ancien Testament reprenait conscience des dons de Dieu, repassons le film de notre vie. Une famille nous a reçus quand nous sommes nés, et des éducateurs nous ont éveillé l’esprit durant nos études ? Dieu a été bon. Nous avons des aptitudes morales, physiques, intellectuelles, artistiques… ? Dieu nous a choyés ! Nous avons fondé une famille, Dieu nous a confié des enfants ? Dieu nous estime ! Nous avons reçu de l’Église le trésor de la foi, de l’espérance et de la charité : vraiment Dieu est toujours avec nous. »

Bien sûr, dans cette relecture, des manques, des failles apparaîtront. Dieu serait-il alors dans l’abandon ? Souvenons-nous de l’expérience de Job… qui anticipe sur celle de Jésus lui-même.

« Voici que l’alliance que j’établis entre moi et avec vous et tous les êtres vivants qui sont avec vous, pour les générations à jamais : je mets mon arc au milieu des nuages, pour qu’il soit le signe de l’alliance entre moi et la terre. » Nous savons tous que l’arc-en-ciel vient au cours d’averses ensoleillées : quel signe plus manifeste de la fidélité de Dieu ?! D’ailleurs, l’Écriture nous signifie que tout ne dépend pas de nous : c’est Dieu qui prend l’initiative et qui gardera l’alliance quoiqu’il en lui en coûte. La Passion nous le rappellera avec force. Alors de quoi avoir peur ? Alors pourquoi désespérer ? Même le mal le plus innommable que nous commentons ne peut plus déclencher une colère dévastatrice de Dieu. « Je me souviendrai de mon alliance qui est entre moi et vous, et tous les êtres vivants : les eaux ne se changeront plus en déluge pour détruire toute chair. »  Dieu a bel et bien renoncé à un pouvoir de destruction… qui, hélas, est encore entre nos mains. Un jour, viendra le royaume de justice, et il est commencé. Dans l’intervalle, Dieu « se retient » et surtout souffre de ce qui nous fait mal. « Le Christ est à l’agonie jusqu’à la fin des temps » écrit Pascal dans ses Pensées. Mystère de l’amour d’un Père authentique qui n’attend qu’une chose : c’est que, comme Jésus, nous entrions pleinement dans notre dignité d’enfant de Dieu.

« Le baptême ne purifie pas de souillures extérieures mais il est l’engagement envers Dieu d’une conscience droite et il sauve par la résurrection de Jésus Christ » (1P 3.18-22).

Vivre encore mieux de notre baptême, voilà le fil pour ce carême. Voilà notre réponse à l’appel du Seigneur. En plus, notre Ami, celui qui ne nous laisse pas orphelin  : l’Esprit Saint nous accompagne ! De même qu’il a conduit et accompagné Jésus au désert, puisse-t-il nous insuffler tout ce qu’il faut pour vivre ce temps de grâce avec le sourire !

Jean-Marc,
votre curé 

* in Le Vif, 38/53, p. 22-25

Un commentaire sur « La chronique de notre curé du 20 février 2021 »

  1. J’ai bien aimé cette chronique-ci, Jean-Marc.
    Optimiste, par la notion du plaisir, à soi et aux autres, elle nous fait aller de l’avant.
    Merci.

    Jean-Lou:

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