La réforme tridentine a souligné l’importance de la formation religieuse des enfants [1], occasion de rappeler l’obligation de tenir une école dans chaque paroisse. Cette école a deux objectifs essentiels : assurer, par le catéchisme, l’identité catholique face au protestantisme ; apprendre à lire et écrire, compétence indispensable pour une religion basée sur les Écritures Saintes et leur lecture. Nous traitons ici de l’école élémentaire où on n’enseigne que la lecture, l’écriture et le catéchisme. Il n’y a ni obligation de les fréquenter ni âge minimum ou maximum pour s’y inscrire. En général, les élèves ont moins de 10 ans.
La fonction catéchétique des écoles
« S’inscrivant directement dans la foulée de la réforme tridentine, c’est donc naturellement que l’école apparut comme le milieu privilégié pour catéchiser les jeunes. C’est même son objectif prioritaire. »[2] Apprendre à lire et écrire est une sorte d’appât pour pouvoir enseigner les vérités du salut. La tranche d’âge de cinq-sept ans à dix-onze ans, que l’école prend en charge va revêtir une signification symbolique servant de repère pour les étapes de l’initiation chrétienne. Cinq-sept ans, l’âge de raison, correspond à l’obligation de se confesser. Douze ans sera l’âge minimum requis pour faire sa première communion et donne naissance à l’institutionnalisation d’une fête solennelle.
Les écoles à Theux
Jusqu’au début du XVIIIe s., dans les Communautés de Theux et Marché, on comptait au moins six écoles où l’enseignement était donné par des prêtres ou des religieuses. Il faut ajouter les écoles tenues par des particuliers, qui étaient aussi soumises à la surveillance des autorités ecclésiastiques et civiles.
« À Theux, la plus ancienne mention d’une école date de 1590-1591 ; le bourgmestre Jonas Frankinet paie 250 fl. pour la réédification de l’école du bourg de Theux, ce qui suppose qu’elle existait depuis un certain temps. À la même époque, on constate la présence d’une maîtresse d’école, Hélène Douze Aidants. » [3] La fille de cette « dame d’escolle » lui succède et tient école pour les garçons et les filles dans sa maison sise au Leys. Il lui sera fait défense, en 1604, d’accepter avec les filles des garçons de plus de sept ans qui, eux, devront aller chez le maître d’école désigné par la Communauté, le marguiller.
L’école « officielle » de la Communauté de Theux
Le marguillier, à l’origine un laïc, fut le plus souvent choisi parmi les prêtres dès le XVIIe s. Il était élu par les chefs de ménage lors des plaids généraux auxquels il devait se représenter chaque année à Quasimodo (2e dimanche de Pâques). Son élection était soumise à l’approbation du curé. Payé par la Communauté qui devait entretenir son habitation et l’école, il cumulait plusieurs rôles. [4]
En tant que vicaire, il célébrait une messe en plus de celle du curé et l’aidait dans l’exercice du culte et l’administration des sacrements ; il assurait en
personne ou par un adjoint, à ses frais, les fonctions de sacristain, chantre, sonneur. À Theux, le marguiller était logé par la Communauté dans la marguillerie, attenante à la façade ouest de l’église. Ce bâtiment est démoli en 1777 pour permettre la création de la chaussée Liège-Spa. Une nouvelle marguillerie, à deux étages, est construite par la Commune en face de la façade ouest de l’église (photo-ci contre). Achevée en 1785-1786, elle ne sera jamais utilisée comme école. Elle sera vendue à un particulier en 1822.
Le marguillier était tenu de faire école selon le règlement fixé par le Magistrat. A Spa, il devait tenir école « été comme hiver, de 8 à 11 et de 14 à 17 heures en été, aux heures réglées par la coutume en hiver ». [5]
Les conditions matérielles des écoliers
La salle de classe est une simple pièce de la maison du maître d’école. « Le 12 octobre 1620, le curé Jean d’Oneux constate qu’il n’y a pas de chaises pour les élèves. Le 2 octobre 1674, le marguillier expose que les bancs d’école ont été brûlés par les gens qui montaient la garde auprès d’une des trois portes du bourg, contre laquelle la marguillerie était bâtie. Le 2 mars 1778, suite à une visite du Magistrat, il apparaît que la cinquantaine d’écoliers sont serrés comme des sardines et assis sur des bancs qui sont de longs passets étroits, sans pupitre, ni dossier »[6] dans une salle unique d’environ 5 m de côté.
La politique scolaire de Theux dans la seconde moitié du XVIIIe s.
L’enseignement élémentaire apparaît alors, pour les autorités locales, une priorité que manifeste l’organisation, à partir de 1777, de concours et distributions de prix. Surtout, on assure un meilleur encadrement des apprentissages en ajoutant au marguiller un deuxième enseignant. En 1772, un laïc, Guillaume Claude ; en 1779, un Theutois, l’abbé Ferdinand Boniver (1756-1793) qui sera aussi aumônier des Dominicaines en 1790.
Le Magistrat envisage « d’établir un début d’enseignement secondaire, du moins favoriser son établissement puisqu’il prévoit, en 1785-1786, que des pensionnaires pourront occuper la nouvelle marguillerie ». [7]
À Spa, « la fondation de Sclessin est une tentative d’établir un début d’enseignement secondaire, entièrement gratuit ». [8] Cette fondation, résultat de legs dans la famille de Sclessin, institue en 1732 « qu’à perpétuité deux prêtres enseignent gratis aux enfants de Spa et des villages voisins les rudiments de la langue latine et les quatre premières règles de l’arithmétique… ainsi que l’écriture et la langue française, enfin une demi-heure de catéchisme est donnée tous les samedis après-midi… Un quartier leur est réservé dans sa maison [celle de François de Sclessin, échevin] avec l’usage du jardin ». [9] En 1775, le magistrat chercha à établir à Spa un collège tenu par les Oratoriens, comme c’était le cas à Visé. En vain. La fondation restera active jusqu’en 1887.
Enseignement d’origine privée
Après avoir été 13 ans moine à l’abbaye de Saint-Hubert, Thomas Jehin (1732-1805), à la suite d’un grave différend avec son abbé, quitte Saint-Hubert et voyage dans divers pays. Il rentre dans sa famille au Franchimont en 1772. Devenu prêtre séculier, il est vicaire à Oneux dès 1778 et y tient école avec un pensionnat. Il jouit d’un succès certain « pour l’instruction de la jeunesse et de nombre de pensionnaires que sa capacité et sa manière d’enseigner lui attire » [10]
En novembre 1784, l’abbé Jehin demande d’ouvrir une école publique à Theux « pour donner des leçons de lecture, d’écriture, de français, de latin, de même pour la religion, la morale et la doctrine chrétienne à la jeunesse du bourg et du ban de Theux ». [11] Le Magistrat de Theux lui accorde à condition de la supervision par le curé de Theux des enseignements relatifs à la religion.
Et les filles ? Voici les Dominicaines
« À Theux, la population fort nombreuse ne permettait pas au marguiller d’accorder à la jeunesse féminine toute l’attention que son instruction réclamait… Ce n’est pas un hasard que les princes de la maison de Bavière autorisèrent, au début du XVIIe s. [1638], l’installation d’une petite communauté de Dominicaines à Marché-sous-Franchimont. » [12] En 1647, elles doivent quitter Marché, mais demandent et obtiennent l’autorisation de s’installer sur le territoire de Theux -Marché constituant une communauté indépendante. Les autorités de Theux, encouragées par le vicaire général de Liège, leur confient l’instruction des enfants de la bourgade. Les religieuses déménagent et s’installent rapidement à Theux dans l’actuelle rue Hovémont ; le couvent englobait l’ensemble des bâtiments actuels des écoles communales. Elles y entament leur œuvre d’enseignement gratuit de la jeunesse féminine locale.
« Encore fallait-il trouver des ressources pour assurer l’immédiat : les dominicaines prirent des pensionnaires en chambre, tandis que leur prieure allait collecter. On la vit quêter à Grenoble, en France. » [13] Ce qu’elles feront jusqu’en 1831, malgré les tribulations de l’occupation française, puis les tracasseries du régime hollandais qui a suivi. « Le 4 février 1824, le roi Guillaume Ier des Pays-Bas arrête que les quatre religieuses de Theux ne pourront plus recevoir de novices, mais sont autorisées à continuer à donner l’instruction. Le 5 août 1831, mère Crahay décédait. Il ne restait qu’une religieuse, sœur Marie-Anne, âgée de 75 ans et incapable de tenir école. Une institutrice laïque fut nommée, le 20 octobre 1831, tandis qu’est constituée la Fondation de l’Instruction Publique qui figurera au budget de Theux pour un revenu annuel de 1800 F. provenant des biens que les dominicaines avaient abandonnés à la commune à condition d’en employer le revenu pour l’instruction de la jeunesse. Ainsi s’éteignaient deux siècles de dévouement à l’éducation de la jeunesse féminine theutoise dispensé par les 49 religieuses et les 6 converses qui, de 1651 à 1792, firent profession au couvent Saint-Joseph des dominicaines de Theux. » [14]
L’organisation de l’apprentissage
Longtemps, l’enseignement fut individuel. La leçon était faite par le maître à un seul élève à la fois, les élèves venaient tout à tour faire leurs exercices auprès du maitre (image de gauche ci-dessous). Par contre, dans l’enseignement simultané, le maître enseigne à tous les élèves en même temps (image de droite). Ce type d’enseignement a été théorisé en 1680 par Jean-Baptiste de la Salle (1651-1719) et répandu par les Frères des Écoles chrétiennes. L’enseignement simultané permet d’éduquer un plus grand nombre d’enfants, pédagogie de masse correspondant au projet des Frères de scolariser gratuitement le plus grand nombre possible d’enfants pauvres.
Nous possédons le témoignage de Laurent-François Dethier (1757-1843) qui décrit, étant enfant, soit dans les années 1760, la pratique d’alors : « le maître enseigne à tous les élèves en même temps et utilise la méthode syllabaire ». [15] Elle consistait à lire les lettres de l’alphabet dans l’ordre habituel. « On utilisait la croisette, le 1er livre de lecture de l’époque, un feuillet souvent collé sur une planchette, sur lequel figuraient les lettres de l’alphabet ». [16]
Enseignement payant
Dans le bourg de Theux, l’enseignement était payant, mais les pauvres étaient admis gratuitement aussi bien chez les Dominicaines qu’auprès du marguillier. En contrepartie, « la Communauté donnait une portion de bois aux religieuses, elle rétribuait et logeait le marguillier. En 1653, le marguillier de Theux ne peut recevoir que la somme ordinaire, à savoir 4 sous [par mois] pour lire et 6 pour écrire ». [17] À la fin du XVIIIe siècle, chez les Dominicaines, ce sera entre 12 et 15 sous par mois ; chez le marguillier, le garçon paie 7 sous et demi, mais 12 et demi lorsqu’il apprend à écrire.
Création d’un concours entre écoles
En 1777, le Magistrat décide d’organiser un concours et une distribution de prix entre les écoles de Theux. « Concours mixte, tant pour les filles que pour les garçons destiné à toutes les écoles élémentaires de la Communauté. » [18] Il s’agit de distribuer chaque année trois prix de lecture, trois d’écriture et trois de religion et de morale. Le promoteur de ce concours est Jean-Philippe de Limbourg (1726-1811), docteur en médecine renommé, spécialement pour les eaux de Spa, homme d’affaires et philosophe dans la mouvance des Lumières. C’est lui qui formulera les questions et les réponses, diffusant de cette manière les principes des Lumières « qui veut libérer l’homme en suivant la nature et en agissant selon la raison ». [19] Le concours aura lieu, chaque année, en avril, jusqu’en 1786.
Abbé Marcel Villers
[1] Concile de Trente, Session XXIV, De reformatione, c. IV.
[2] Pierre PENISSON, CATÉCHISME/CATÉCHESE, in Dictionnaire historique de l’éducation chrétienne d’expression française, 2001, p. 94.
[3] Paul BERTHOLET, Écoles élémentaires, pédagogie et éducation dans la communauté de Theux (XVIe-XVIIIe), 2006, p. 8.
[4] BERTHOLET, idem, 2006, p. 9.
[5] Paul BERTHOLET, Marguillier et enseignement sous l’ancien régime, in Quatre siècles de vie paroissiale à Spa. 1574-1974, Spa, 1974, p. 56-57.
[6] BERTHOLET, idem, 2006, p. 11.
[7] BERTHOLET, idem, 2006, p. 14.
[8] Paul BERTHOLET, La Fondation de Sclessin, in Quatre siècles de vie paroissiale à Spa. 1574-1974, Spa, 1974, p. 57-60.
[9] BERTHOLET, idem, Spa, 1974, p. 58.
[10] BERTHOLET, idem, 2006, p. 17.
[11] BERTHOLET, idem, 2006, p. 14.
[12] Alexis DOMS, Anciens couvents au Franchimont, in Trésors d’art religieux au marquisat de Franchimont, Theux, 1971, p. 29.
[13] DOMS, idem, 1971, p. 31-32.
[14] DOMS, idem, 1971, p. 32-33.
[15] BERTHOLET, idem, 2006, p. 21.
[16] BERTHOLET, idem, 2006, p. 21.
[17] A.C.T. (Archives Cure Theux), Dossier « marguilliers », 25 juin 1653.
[18] BERTHOLET, idem, 2006, p. 26.
[19] BERTHOLET, idem, 2006, p. 73.