La chronique de notre Curé du 2 mai 2021

Celui-là porte beaucoup de fruit

Dans une semaine, nous espérons prendre enfin un café en terrasse. Mais est-ce le début d’un retour à ce qu’on appelle la normale ? Déjà, notre café risque d’avoir un goût amer à cause de proches disparus durant la pandémie ou de notre confiance ébranlée en l’avenir. Ensuite, derrière cette amertume, ne peut que se cacher la fatigue et l’exaspération des soignants et de tous ceux que la situation a mis en danger d’une manière ou d’une autre (culture, Horeca, enseignement, milieux familiaux…) plus ceux dont on ne parle pas : les plus démunis de notre société. Pour ma part, ayant un proche devant céder sa place aux soins intensifs parce qu’il n’avait plus besoin de respirateur, je ne peux que penser aux malades, aux allocataires sociaux, aux isolés, aux démunis de la rue… Bien sûr, boire un café en terrasse nous offrira une bouffée d’air et des contacts sociaux salutaires. Nous pouvons même améliorer le goût de notre boisson avec du lait, du sucre, voire de la crème ou un peu d’Amaretto. Et si ces compléments qui agrémentent notre café nous renvoyaient à des éléments essentiels ? L’amour qui, comme le lait colore le café, change la couleur de la vie, la foi, comme le sucre, donne du goût à l’existence et enfin l’espérance qui, comme l’Amaretto, superflu en apparence, arrive à enthousiasmer en toute circonstance.

Dans sa lettre aux Galates (Ga 1,16), Paul insiste sur une tradition qui veut que toute conversion personnelle amène une mission. Ce qu’il a fait aux premières heures de la sienne. « Barnabé leur (aux Apôtres) raconta comment, sur le chemin, Saul avait vu le Seigneur, qui lui avait parlé et comment, à Damas, il s’était exprimé avec assurance au nom de Jésus » (Ac 9. 26-31). Dieu lui-même n’a-t-il pas choisi tout un peuple pour le conduire sur des voies de libération et de salut afin de révéler au monde et à l’humanité son projet ? Comment ne pas croire que c’est sur nous qu’il compte aujourd’hui et demain ? « Ce qui fait la gloire de mon Père, c’est que vous portiez beaucoup de fruit et que vous soyez pour moi des disciples » nous rappelle Jésus (Jn 15.1-8) en ce dimanche qui suit la fête de saint Joseph, travailleur. Cette année, le pape François nous a invité à regarder particulièrement vers le père de Jésus : Joseph. Homme discret mais concret : son métier de charpentier renvoie à une sagesse existentielle. Homme fiable (Mt 1.18svts) et fidèle (Mt 2.13svts), son nom « il ajoutera » ou « Dieu ajoutera » évoque bien la parole de Jésus. « Demeurez en moi, comme moi en vous. De même que le sarment ne peut pas porter de fruit par lui-même s’il ne demeure pas sur la vigne, de même vous non plus si vous ne demeurez pas en moi. » Et si nous faisions nôtres les qualités et la sagesse de Joseph ? Et si nous imitions son abandon à la volonté du Seigneur ? Cela ne serait-il pas notre force pour témoigner dans le monde de ce temps ?

Au début de la pandémie du Sars-cov2, nous nous sommes pris à rêver « d’un monde d’après ». Autrement dit d’un monde changé et meilleur. Sans doute la première pause imposée du confinement nous a permis au moins de nous rendre compte que nous étions d’une manière ou d’une autre préoccupés et en train de courir après de fausses lumières.

Un an plus tard, que nous reste-t-il de ce souffle ? Pas grand-chose avouons-le. Mais au moins une mémoire. Et là il y a une espérance, une terre disponible pour travailler à la vigne du Seigneur. C’est important parce que nous entrons dans le « monde d’avec » et le « monde d’après », s’il arrive, ne se montrera que dans plusieurs années, il ne faut pas se le cacher. Il est temps de réaliser que nous avons vécu dans une bulle sanitaire historique : en occident pas d’épidémie majeure depuis la dernière guerre mondiale.

Mais ce qui a fondamentalement changé, c’est le risque plus élevé de pandémie. Des scientifiques alertent qu’avant 1970, une maladie infectieuse apparaissait tous les 15 ans en moyenne, cette vitesse d’apparition s’est démultipliée : 3 à 5 maladies par an selon certaines sources ! Ceci est un effet direct de notre mode de vie et de la pression que nous mettons sur la nature. La covid est un signal majeur parce que nous n’avons pas vu ou voulu voir ces épidémies qui touchent nos élevages intensifs (grippe aviaire), nos frères lointains (Ebola).

Pourtant avant, il y a eu le sida voire la maladie de Lyme. Pour nous protéger de cette réalité, nous avons séquencé ces problèmes. Aujourd’hui, ce n’est plus possible ! « Voilà longtemps que nous cohabitons avec le monde viral et animal, déclare Jean Sibilia, doyen de la faculté de médecine de Strasbourg, mais l’expansionnisme et l’égocentrisme humains nous ont conduits à coloniser les écosystèmes naturels les uns après les autres. Ainsi 70 pour cent du risque infectieux -Ebola, grippes, Coronavirus-… est d’origine animale. Plus on agresse les écosystèmes, plus on empêche les niches écologiques de contenir la menace. Maintenir la biodiversité, avec des espèces multiples, dilue le risque et éloigne le danger de l’homme. Ce virus expose aussi à d’autres menaces, car il altère nos relations sociales ce qui a des conséquences psychosociales graves dans certaines populations, comme les jeunes. Il révèle enfin, des comportements liés à des peurs et à des incertitudes. Un des grands dangers serait de casser nos chaînes de solidarité et d’altruisme par des idéologies individuelles et des complotismes égoïstes ».

En quelques mots, beaucoup est dit sur les enjeux d’aujourd’hui pour demain. Je relève particulièrement les risques pour la cohésion sociale et ce que nous appelons la fraternité en terre d’Évangile ! Jean Sibilia note : « C’est intéressant d’observer comment ont répondu les sociétés d’Asie, dans l’unité et la solidarité. De notre côté, quel modèle de société voulons-nous construire ? … La véritable question reste le vivre-ensemble et le maintien du lien social ».

En filigrane, nous retrouvons l’individualisme qui est devenu une marque de notre société. Nous nous en plaignons mais nous y participons souvent ! Il ne faut pas aller très loin pour le trouver. Déjà, pour balayer devant notre porte, il y a un monde entre notre pratique religieuse et la vie communautaire digne de disciples du Christ. Souvenons-nous de la piqûre de rappel du deuxième dimanche de Pâques (Ac 4, 32-35) : il dénonçait à sa façon les insuffisances de l’Église de début, il demeure d’actualité. Bien plus, nous avons comme héritiers, une part de responsabilité dans la mentalité actuelle !

Joseph Henrich, professeur en biologie évolutive humaine (Harvard), a développé avec d’autres un concept nous qualifiant par rapport aux autres populations mondiales. Weird en anglais signifie étrange, bizarre. Comme acronyme Weird vient de Western, Educated, Industrialised Rich and Democratic. Je crois que la traduction est inutile… « Tout a commencé quand l’Église occidentale, qui est devenue ensuite catholique romaine, a brisé, à la fin de l’Antiquité, le schéma familial de l’époque en mettant en place une série de tabous concernant les mariages… Les familles européennes, qui étaient auparavant structurées à partir de parentés et de clans, se sont transformées en familles nucléaires monogames. C’est cette structure et ses variantes qui, peu à peu, ont conduit à ce mode de pensée particulier, plus individualiste et analytique » estime le professeur Henrich.

Selon lui, la mentalité Weird a conduit à l’essor économique et dominateur de l’Occident. Il a bien sûr du positif où nous pouvons déceler des traces bibliques. « Quelques-uns des éléments spécifiques de la psychologie Weird, comme l’individualisme et la confiance donnée aux étrangers, permettent d’échanger plus facilement les idées. Or les innovations apparaissent toujours dans ce bouillonnement, ce que l’on nomme l’intelligence collective » dit encore J. Henrich.

Vous aurez compris que je ne veux pas nourrir ici de la culpabilisation ni du défaitisme négativiste mais une espérance résiliente. Je veux prendre exemple sur la sagesse concrète de Joseph ben Jacob (Lc 1. 16) qui tire du neuf de notre trésor ancien ! Oui, Joseph de Nazareth a quelque chose de la force tranquille de ses ancêtres Jacob et Joseph, tout en vivant au quotidien la radicalité de l’Alliance comme les grands prophètes tels Isaïe et Jérémie.

Je rejoins ainsi d’autres sur le même chemin. « Des idées chrétiennes ont été lancées au moment où les Églises avaient force de définition des valeurs et des normes sociales, note le médiéviste Sylvain Piron. Ces définitions sont restées mais ont perdu leur sens initial. « Il n’y a rien de moins chrétien que cet homme sans charité et sans souci de l’autre, l’Homo oeconomicus qui cherche à optimiser son profit… »

Marcel Gauchet, un de mes maîtres, définit la religion comme l’opération d’une infériorité du monde visible par rapport à l’invisible et d’une médiation entre les deux. Il est clair que le monde visible est aujourd’hui devenu autonome. En ce sens, nous sommes sortis de la religion. Cependant nous ne sommes pas sortis du spirituel, d’une relation au sens. L’être humain ne peut pas vivre sans. On ne sortira pas de la domination de l’économie sans accepter qu’il y ait des valeurs. L’écologie en propose certaines qui impliquent une remise en cause radicale de la place de l’être humain dans le monde. L’écologie… est avant tout une question de sens. En la matière, l’Église peut avoir un rôle à jouer, le pape François montre la voie d’une manière courageuse. Nous avons besoin de communautés qui donnent du sens, qui sont gardiennes de traditions tout en étant en même temps capables de se redéfinir par rapport à la situation contemporaine ».

L’historien précité vient d’évoquer le pape François. Alors, écoutons-le un instant : « La réponse chrétienne à la pandémie se base sur l’amour. Un virus qui ne connaît pas de barrière, de frontières ni de distinctions culturelles et politiques, doit être affronté avec un amour sans barrières, frontières ou distinctions. Cet amour engendre des structures sociales qui nous encouragent à partager plutôt qu’à entrer en compétition. C’est l’enjeu du vaccin : réservé aux riches ou au bien commun de l’humanité ? » (Catéchèse du 09/09/2020). Et encore : « De l’épreuve, certains espèrent un retour à la normalité. Non car cette normalité était malade d’injustices, d’inégalité et de dégradation environnementale. La normalité à laquelle nous sommes appelés est celle du Royaume de Dieu où le pain arrive à tous et il en reste, l’organisation sociale se base sur la contribution, le partage et la distribution, pas sur la possession, l’exclusion et l’accumulation… C’est pourquoi, pour sortir de la pandémie, nous devons trouver le remède pour le coronavirus mais également pour les grands virus humains et socio-économiques » (Catéchèse du 30/09/2020).

Le monde nous appelle, l’Évangile nous interpelle. Si nous sommes invités à agrémenter « le café de la vie », nous sommes convoqués à être le « sel de la terre » (Mc 9.50). Nos pauvretés nous incitent à revenir à nos fondamentaux pour donner du goût au présent. Même la vigne a besoin des sels minéraux pour se déployer et être féconde. « Moi, je suis la vraie vigne et mon Père est le vigneron… tout sarment qui porte du fruit, il le purifie en le taillant pour qu’il en porte davantage… Moi je suis la vigne et vous, les sarments. Celui qui demeure en moi et en qui je demeure, celui-là porte beaucoup de fruit car hors de moi, vous ne pouvez rien faire. »

Comme toujours l’Évangile est radical, il bouleverse. Comment, en être de liberté, s’en remettre à un autre ? Pourtant notre abandon au Seigneur par le Christ n’est pas une bête soumission ou une pure déresponsabilisation. Que du contraire, au risque de nous dessécher, nous ne pouvons que recevoir la sève de la vie pour être co-créateurs et coresponsables. Du prochain et de la nature.

Je nous conseille de ne pas attendre le 8 mai pour prendre un café italien aux parfums d’Évangile !

Jean-Marc,
votre curé

NB : 1. Citations in La Vie 3947 et Guérir l’homme et le monde. 2. Merci à mon confrère Marcel Villers pour son émondage pendant le dernier carême.

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