
« Le XVIIe s. a été le siècle des malheurs avec la guerre de Trente ans et les guerres de Louis XIV. La principauté de Liège s’était déclarée neutre, mais sans les moyens militaires nécessaires, elle avait décidé de laisser passer tout le monde. Ainsi, tout le XVIIe s., le pays de Franchimont sera sillonné par de nombreuses armées de toutes nationalités qui vont réquisitionner le grain et les fourrages, ravager les cultures, voler le bétail, en conséquence affamer les habitants – d’où les famines – les affaiblir, y répandre les germes de maladies véhiculées par les troupes de passage – d’où de nombreuses épidémies provoquant l’effondrement du chiffre de la population – s’installer chez l’habitant pour y passer gratis les quartiers d’hiver ou plus simplement piller leur demeure, etc. » Theux va connaître réquisitions, pillages, et exactions de toutes sortes. Des troupes françaises prennent leurs quartiers d’hiver à Theux. Ainsi, en 1679, le curé Anseau se rend assez souvent auprès des Français stationnés dans le bourg et environs. On rapporte que « les officiers s’amusaient de sa liberté de parole et de son humeur dégagée ». Nouveaux griefs contre lui.
Sa santé lui donne beaucoup de soucis, sa goutte entravant fortement sa mobilité. Heureusement, Jean de Fraipont est alors son suppléant. Il a une trentaine d’années. C’est un prêtre savant, homme de lettres et théologien. Il est l’auteur de pièces religieuses en vers ou en prose française. Il rédige un traité de théologie de 600 feuillets en langue vulgaire, une innovation pour l’époque. Ce prêtre érudit est aussi un prêtre engagé dans la pastorale. Ainsi, une année où « il y avait épidémie (de choléra ou dysenterie ?), de jour comme de nuit, il lui fallait aller administrer en trois ou quatre villages différents, faire ainsi plus de trois ou quatre lieues (la lieue liégeoise est de 4,66 km), soit un circuit de 15-20 km, en un même jour ou une même nuit. Il mourut en ce temps plus de 80 personnes, administrées de ses mains, en quatre ou cinq mois. »
De plus, à leur demande, il assure le service de la chapelle des Dominicaines et, pendant six ans, il est directeur et confesseur des religieuses. « En cette qualité, dit-il dans son apologie, j’ai admis, et à la profession et à la vesture, quatre religieuses en diverses saisons séparées. » Il pouvait aussi, autorisation accordée par le Grand Vicaire en 1684, donner le catéchisme dans la chapelle des religieuses « à une heure qui ne portait pas préjudice à la paroisse. » La catéchèse est alors un des devoirs principaux du clergé.
Ces Dominicaines appartiennent à une congrégation fondée sous le patronage de saint Dominique et de sainte Catherine de Sienne. Elles s’installent en 1638 à Marché, mais sont contraintes de quitter les lieux pour des raisons financières. À leur demande, « le 1er mars 1647, Jean de Chokier, vicaire général de Liège, autorise la mère Anne Chefneux, prieure, ses deux consœurs et les professes à déménager dans le bourg de Theux. Il demande aux édiles de les prendre sous leur protection. Le 26 avril, cour de justice et magistrat de Theux réunis accueillaient les Dominicaines qui s’engageaient à se consacrer au service de Dieu, à l’enseignement et à l’instruction des enfants. Elles s’installèrent à Theux et entamèrent leur œuvre d’enseignement gratuit pour la jeunesse féminine. » Leur chapelle est construite en 1667 et la première prise d’habit y a lieu fin de l’année. Le recrutement de novices se fait au sein de familles theutoises ; elles étaient huit en 1660.

Ce détail d’une gravure d’Antoine Leloup de 1783 laisse voir, sur la droite de l’image, la chapelle de 1667, reconstruite en 1770, et le couvent des Dominicaines. Elle est presqu’au bout de l’actuelle rue Hovémont, fermée par la porte de Spa représentée à l’extrême droite de l’image. Tout à fait à gauche de l’image, l’église et le jardin à la française de la famille de Limbourg.
En suite d’un différent avec la supérieure du couvent, la Sœur Thonon, à propos notamment des confessions, ce qui engendra la zizanie parmi les religieuses, l’abbé Fraipont abandonne la direction spirituelle du couvent en 1686. Il est remplacé par Yvan Martin del Flentin, vicaire marguiller de la paroisse, soutien de la Sœur supérieure.
L’abbé Jean Fraipont est aussi un prédicateur apprécié. « L’an 1686, écrit-il, pendant l’octave du Saint-Sacrement, j’ai prêché tous les soirs avant la bénédiction, ce que n’ont jamais pratiqué ni Récollets, ni Capucins. » Pendant quinze ou seize ans, il a prêché à Theux dans la plupart des occasions solennelles et à toutes les fêtes de l’Église.
En 1687, le Magistrat de Theux (équivalent de l’actuel conseil communal) décide de construire un nouveau presbytère, qui sera modifié en 1770, et est toujours en usage aujourd’hui (dessin ci-contre). Ces travaux occasionnent reproches et mécontentements à l’égard du curé de la part de certains édiles. Il est un fait que la nouvelle construction coûta très cher et fut financée essentiellement par l’impôt et les taxes sur une population déjà fort éprouvée par les réquisitions des armées étrangères. Le presbytère sera dénommé « le petit château ».
Désormais deux partis divisent la paroisse, celui du Magistrat appuyé par les Récollets et celui du curé. Fraipont aurait eu grand intérêt à se rapprocher du Magistrat pour se faire bien voir en espérant qu’il l’aidera à obtenir la succession d’Anseau. Mais il demeure fidèle au vieux prêtre qu’il seconde.
Le parti opposé au curé Anseau milite auprès du gouverneur de Franchimont, le comte Charles de Lynden, pour « faire sortir Anseau et leur donner un autre curé. Le gouverneur les appuya et proposa : Henrard, doyen de Sart ; Polis, pasteur de Sprimont ; le pasteur d’Ensival. » Pas question, en tous cas de favoriser Jean Fraipont, assimilé au curé Anseau.
Toute cette agitation arrive aux oreilles de l’archidiacre qui lance une enquête et rend sa sentence : on délègue comme bénéficiaire à la place d’Anseau le sieur François Mangay, cousin de Renier Mangay, le Récollet, terminaire de Theux. Les Récollets, en effet, poussent un homme à leur dévotion car ils craignent que les Capucins, plus appréciés et aimés par les paroissiens, prennent le pas sur eux.
Le curé Anseau, dénonçant une instruction bâclée, dénie le droit de députer un tiers pour desservir sa paroisse. Il en appelle au Saint-Siège le 10 mai 1688, appel suspensif de la sentence.
Cette opposition au curé Anseau, et par ricochet à Jean Fraipont, s’explique par la lutte d’influence entre le clergé régulier et le clergé séculier. Depuis toujours, les religieux ont été considérés, non sans raison, comme des concurrents par les curés de paroisse, qui cependant faisaient appel à eux sachant leur bon niveau de formation.
Néanmoins, la raison principale est financière. « Chaque couvent d’ordre mendiant envoyait des quêteurs dans les villages pour solliciter les aumônes des fidèles. Afin d’éviter toute contestation entre quêteurs de couvents divers, le droit canon fixa le rayon dans lequel chaque couvent avait le droit de quêter. Le terminus de leur champ d’exploitation étant ainsi délimité, le quêteur reçut le nom de terminaire. Pour se faire connaître avantageusement dans une paroisse et augmenter sa recette, le quêteur offrait au desservant de prêcher à sa place. Le terminaire devint ainsi peu à peu autre chose qu’un moine mendiant ; il fut le prédicateur étranger corsant l’ordinaire des offices, remplaçant même le curé en cas d’empêchement. Le clergé régulier s’insinuait de la sorte dans les intérêts spirituels et temporels des paroisses, au détriment du clergé séculier. »
Le XVIe s. et le mouvement de réforme dans l’Église se concrétise, entre autres, par la création de nouveaux ordres religieux comme les Jésuites, les Récollets, les Capucins. Ces deux derniers sont nés d’une volonté de réforme de l’Ordre franciscain. « Les Récollets furent d’abord des religieux qui habitaient les couvents dits « de récollection » pour se livrer à la contemplation plus qu’à l’apostolat ; depuis 1502, il y avait une maison de ce type par province de l’Ordre franciscain. Puis, elles se développèrent en une branche spécifique : fin XVIIe, on compte 450 couvents et 10.000 religieux. »
Des Récollets arrivent à Verviers en 1627, leur église est consacrée en 1652 et dédiée au Saint-Sacrement. « On ne cesse de vanter leur dévouement en présence de chaque sinistre et calamité ; ils ne cessent d’agir tant pour la consolation des malades [épidémies de peste en 1636, 1668-1669] que pour le maintien des bonnes mœurs ». À la demande du Magistrat, ils ouvrent le collège Saint-Bonaventure en 1653 qui subsistera jusqu’en 1796. Ils y enseignèrent « les Humanités, la Philosophie et la Théologie. On y joignit les Mathématiques ».
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Vers 1525 naissent les Capucins issus eux aussi d’une réforme de l’Ordre franciscain en vue de mener une vie érémitique. Ils se démarquent par un habit
nouveau, dont la particularité était le capuce, sorte de capuchon allongé. « Leurs couvents devaient se situer hors des villes, ne pas compter plus de douze religieux, appliquer dans toute leur rigueur les consignes de pauvreté de la Règle de saint François. Leur succès fut foudroyant dû à la manière directe de leur prédication et surtout à l’exemple d’une vie pauvre, de prière et de charité universelle, notamment lors des épidémies et des incendies. En 1625, ils seront 17.000 ; 32.000 en 1745. » Les Capucins sont installés officiellement à Spa en 1623 pour lutter contre l’hérésie, notamment anglicane fort influente dans la ville d’eaux. Ils seront autorisés à Verviers en 1685 et installent un couvent vers Sommeleville hors des murs comme le prescrivent leurs constitutions.
À suivre
Abbé Marcel Villers
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Merci à Paul Bertholet pour les documents fournis et la relecture. Voir aussi Jules FELLER, Pasquilles wallonnes de Theux concernant l’affaire des pasteurs Jean Anseau et Jean de Fraipont (1675-1688).