Réflexion sur Charlie-Hebdo : suite !

Y a-t-il un avant et un après 7 janvier 2015 ?

Comme beaucoup d’entre vous, depuis le 7 janvier, Marie-Claire et moi avons beaucoup écouté, regardé, lu, échangé entre nous, entre amis et en équipe de foyers.

La meilleure manière de vous partager notre avis est de vous donner deux références de réflexions parmi toutes celles qui ont guidé la nôtre.

1) Dans une interview, Jamel Debbouze a magnifiquement exprimé les sentiments qui doivent animer la majorité des musulmans, notamment et surtout ceux qui vivent en Europe. Nous aurions voulu que vous puissiez écouter cet(te) interview via le lien https://www.facebook.com/JamelDebbouzeOfficiel?pnref=story, mais il n’y a pas moyen de l’ouvrir :-(. Jean-Lou l’a partagé(e) via sa page Facebook ; essayez de l’y trouver. Nous pouvons vous donner une idée du contenu des paroles de Jamel par l’article ci-dessous, mais nous ne pourrons pas vous en faire sentir toute l’intensité de ses convictions, de son émotion, de son “parler-vrai”.

Jamel Debbouze s’est confié à Sept à Huit.

Le mari de Melissa Theuriau revient dans cette interview sur les jours qui ont suivi les attentats, notamment celui à Charlie Hebdo qui s’est déroulé le mercredi 7 janvier. L’acteur avoue avoir été profondément choqué par les actes perpétrés par les frères Kouachi. Je n’ai pas su réagir, je n’ai pas réussi à penser, j’étais sonné, explique-t-il au micro de Thierry Demaizière dans le dernier numéro de Sept à Huit. Jamel Debbouze évoque également la Marche Républicaine à laquelle il a assisté comme de nombreuses stars et personnes anonymes. Je n’avais jamais vécu ça confie-t-il avant de poursuivre : Voir toute cette foule marchant dans la même direction, ça m’a rassuré sur la France. Son seul regret ? L’absence de nombreux musulmans dans le cortège. L’occasion pour lui de s’adresser directement aux jeunes des quartiers : Ils n’ont rien à voir avec les assassins, ils n’ont pas à se justifier, ils doivent être fier de leur identité et de ce qu’ils sont.

Interrogé sur les caricatures de Mahomet publiées à plusieurs reprises dans Charlie-Hebdo dont dans la dernière édition du journal, Jamel Debbouze explique : Je suis mal à l’aise avec le blasphème, mais ce n’est pas pour autant que je ne condamne pas ce qui s’est passé. On ne peut pas insulter, agresser ou tuer parce qu’on n’est pas d’accord avec l’autre. Et d’ajouter : On ne tue pas au nom de Dieu. Le terrorisme n’a pas de religion. La religion, c’est l’amour, la paix et la tolérance.

Quant au futur, Jamel Debbouze espère que ces drames n’auront pas eu lieu en vain. On ne doit pas oublier, explique-t-il. Il ne faut plus jamais ça, cette terreur, il faut condamner ce qu’il s’est passé tous ensemble. On ne peut pas faire comme si ça n’avait pas eu lieu, ajoute l’acteur.

Et de conclure avec cette phrase poignante : La France, c’est ma mère, on ne touche pas à ma mère.

2) En outre, il est indispensable de se pencher sur toutes les causes de ces attentats commis ou projetés par une toute toute petite frange de la population européenne, française ou belge en l’occurrence. L’analyse qui nous a le plus éclairés à ce sujet est celle que vient de sortir la cellule Education de Vivre Ensemble, analyse découverte lors de la réunion de préparation de la campagne du Carême de partage, Vivre ensemble après la tragédie du Charlie-Hebdohttp://www.vivre-ensemble.be/IMG/pdf/2015-01-charlie.pdf

Nous n’en écrirons pas plus ; nous vous invitons à vous imprégner de ce qui précède et à le partager : il y aura, nous en sommes vraiment sûrs, un  après-7-janvier-2015.

Jean-Louis et Marie-Claire Dumoulin

La paix passe par le dialogue ! Mgr Delville et « Je suis Charlie »

Logo du diocèse de Liège

Je suis Charlie

Une explication par Mgr Jean-Pierre Delville,
évêque de Liège, spécialiste de l’histoire du christianisme

Cette journée du 7 janvier 2015 marque un sommet de violence dont la symbolique est énorme. Deux logiques s’affrontent : la logique hyper-identitaire des frères Kouachi qui se réclament abusivement de l’islam, et la logique hyper-critique des douze journalistes de Charlie-Hebdo, sauvagement assassinés. Les deux logiques font partie de la mondialisation vécue aujourd’hui. Suite à cet attentat, beaucoup de Français ont adopté le slogan Je suis Charlie.

La logique de Je suis Charlie

Pourquoi se reconnaît-on à ce slogan, même si on ne partage pas nécessairement les idées de Charlie-Hebdo ? « Charles » ou « Charlie » est un nom identitaire de la France. C’est le nom de son premier roi Charles Ier, qui n’est autre que Charlemagne. « Charles » est un nom germanique, « Karl », car Charlemagne et toute la dynastie des rois carolingiens est germanique, elle est de la tribu des Francs. Ce sont les Francs, entrés en Gaule dès le 4e siècle, qui vont transformer les Gaulois en « Français », c’est-à-dire « Francs ». L’identité française est donc plurielle : elle est la fusion de la culture germanique avec la culture gauloise, d’origine latine et celte. Cette fusion s’est faite grâce à l’influence du christianisme, qui a beaucoup inspiré Charlemagne. Dire Je suis Charlie reflète cette expérience millénaire de rencontre des cultures germanique et latine ; c’est le reflet d’une culture plurielle.

La logique des frères Kouachi et du wahhabisme

Face à cela, l’Islam revendiqué par les terroristes est un ersatz d’Islam. Il s’agit du courant wahhabite, qui est une reconstitution fictive de l’Islam médiéval, simplifié à l’extrême et réduit à certaines lois codifiées dans la sharia. C’est un Islam de combat, destiné à s’opposer au pluralisme et au matérialisme de la culture mondiale actuelle. Il s’agit d’une culture de revanche face aux humiliations subies par l’Islam suite à la chute de l’Empire ottoman en Turquie (1918) et à la perte de toutes ses possessions européennes (les Balkans), suite aussi aux oppressions engendrées par les colonisateurs anglais et français sur les régions musulmanes historiques (Pakistan, Syrie, Irak ; Algérie, Tunisie). Cette identité devient un véritable fascisme, comme l’a montré le P. Emilio Platti dans Tertio (décembre 2014). Ici il s’agirait d’une inspiration de la branche yéménite d’Al-Qaïda.

La nécessité du dialogue et de la liberté d’expression

Cette opposition entre une identité plurielle et une identité fermée a provoqué l’attentat du 7 janvier. La réaction Je suis Charlie manifeste la conscience de l’importance d’une identité ouverte, dans notre monde actuel. Pareille identité entraîne la nécessité d’un dialogue. C’est ce que voulaient provoquer les journalistes de Charlie-Hebdo par leur liberté d’expression. Elle demande un surplus d’engagement. Le monde musulman a compris l’importance de ce dialogue ; un imam du Hezbollah a dit très clairement ce vendredi 9 janvier : Les djihadistes de Paris ont fait bien plus de tort à l’Islam que les caricatures de Mahomed parues dans Charlie-Hebdo.

Le rôle des guerres dans la diffusion du terrorisme

Inversement les guerres qui s’éternisent dans le monde, comme en Syrie et en Irak, produisent des guerriers qui, revenus dans leur pays, ont tendance à continuer à agir comme guerriers. Ils sont autant de bombes à retardement. Pour endiguer le phénomène, il faut avancer dans le dialogue et arrêter la guerre. Pour arrêter la guerre en Syrie, il faut mettre la Russie dans le coup, car c’est elle qui détient les clés de la solution ; c’est elle qui tient au gouvernement de Bachar El-Assad parce qu’il protège la flotte russe dans les ports syriens. On doit donc éviter de diaboliser constamment la Russie et son régime, si on veut avancer vers la paix. Une voie ouverte est de commencer par la pacification d’Alep. Cette grande métropole culturelle est habituée au dialogue inter-religieux. Mais elle est disputée entre les deux partis, le régime syrien et le Daech des djihadistes. Sa pacification serait un pas exemplatif. L’ONU s’y attelle, à l’initiative de de la Communauté S. Egidio. Tout ceci exige de dépasser des a priori faciles.

L’enchaînement : l’attentat anti-juif de la Porte de Vincennes et celui de Maiduguri au Nigéria

Samedi 9 janvier, s’est ajouté l’attenta commis pas Coulibaly contre l’Hyper Cacher, magasin juif de Paris, à la Porte de Vincennes. Il est significatif de cette volonté d’exclusivisme du mouvement djihadiste. On apprend au même moment qu’une bombe a tué 19 personnes au Nigéria, sur le marché de Maiduguri, ce 10 janvier. Elle manifeste une action de Boko Haram, le mouvement terroriste qui attaque la population nigériane. L’attaque a fait plus de morts que celle de Paris, mais bien moins de bruit. Elle est bien moins médiatisée. Mais elle relève de la même logique.

La piste du dialogue inter-religieux et de l’évangile

C’est pourquoi, face à ces périls, seul le chemin du dialogue entre les religions et les convictions, dans le cadre d’une société plurielle et respectueuse de l’autre est porteur d’avenir. Le rôle des chrétiens est fondamental, car leur habitude à vivre un idéal de foi dans le cadre d’une pluralité du message originel (les deux testaments, les quatre évangiles) leur permet de diffuser la logique de l’amour dans le respect mutuel.

+ Jean-Pierre Delville,
é
vêque de Liège

A lire aussi (notamment !), pour ceux qui se posent des questions sur Je suis Charlie :
* l’opinion du Lapin bleu, le « prêtre-bloggeur-dessinateur » Coolus
* l’opinion de Sébastien Belleflamme, professeur de religion à Liège

Bonne réflexion… et bonne prière !