La chronique de notre Curé du 7 mars 2021

La Maison de mon Père

Savez-vous qu’un petit enfant, sans autre raison que sa vie intérieure, sourit plus de 400 fois par jour ? Un adulte en bonne santé est censé, lui, rire et sourire 10 fois moins, c’est-à-dire 40. Or en Belgique, les adultes ont tendance à rire moins de 20 fois par jour selon une étude des Mutualités chrétiennes. Un chiffre à méditer à quelques encablures du laetare, la mi-carême, la fête de la joie ?! Et nous qui essayons de mettre nos pas dans ceux du Christ, nous souvenons-nous simplement que le jeûne concerne six jours de la semaine et que le dimanche, jour du Seigneur, demeure jour de lumière et de joie, jour de détente et de rencontre ? Il serait bon qu’en Église, même privé de la table ouverte de l’Eucharistie, nous fassions du dimanche un jour de mémoire et de reconnaissance joyeuse du Seigneur. « Quand il (Jésus) se réveilla d’entre les morts, ses disciples se rappelèrent ce qu’il avait dit : ils crurent à l’Écriture et à la parole que Jésus avait dite » (Jn 2, 13-25).

Mais, ce dimanche, est-ce que l’Écriture nous prête vraiment à rire alors que Jésus se fâche et accomplit un signe dans la violence ? Aujourd’hui, il chasse les vendeurs du temple et fait évacuer les animaux destinés aux sacrifices… Au lecteur attentif, il n’échappera pas que si les trois autres évangélistes situent cet épisode à la fin de la vie du prophète de Nazareth, après son entrée triomphale, Jean, lui, situe l’événement au début du ministère de Jésus. Juste après les noces de Cana et juste avant la fameuse rencontre avec Nicodème. La concordance de l’écho nous indique qu’il a sûrement eu lieu mais quand ? Comme d’autres, je ne sais vraiment pas. Toutefois, malgré la forte symbolique de Jean dans son Évangile, je sais que beaucoup de détails sont historiques chez lui. Il est d’ailleurs vraisemblable que Jésus soit monté plus d’une fois à Jérusalem pour la Pâques comme c’était de coutume à l’époque. Peu importe, mais tenir le point de vue de Jean me mène à deux choses, me semble-t-il : l’identité de Jésus et le Temple avec ses sacrifices.

« Cessez de faire de la Maison de mon Père une maison de commerce. » Dans l’épisode, Jésus agit en fils, en héritier. Au Temple, il est chez lui car il est chez son Père. Il incarne ce qu’il est dans son fors interne. En lui, demeure le Père et dans le Père, lui demeure. Jésus en est bien conscient depuis son baptême. De ce jour-là, Jean le Baptiste porte ce témoignage qui est un signe : « J’ai vu l’Esprit tel une colombe descendre du ciel et demeurer sur lui. » Le prophète du désert insiste : « Je ne le connaissais pas mais celui qui m’a envoyé baptiser dans l’eau, c’est lui qui m’a dit : Celui sur lequel tu verras descendre l’Esprit et demeurer sur lui, c’est lui qui baptise dans l’Esprit Saint. Et moi j’ai vu et j’atteste qu’il est, lui, le Fils de Dieu » (Jn 1, 32-34). Dans l’Évangile de Jean en fin du chapitre 3 juste avant la rencontre de Jésus avec la samaritaine, Jean le Baptiste poursuit son témoignage sur Jésus : « Un homme ne peut rien s’attribuer au-delà de ce qui lui est donné du ciel… Celui qui a l’épouse est l’époux ; quant à l’ami de l’époux qui se tient là, il l’écoute et la voix de l’époux le comble de joie. Telle est ma joie et elle est parfaite » (Jn 3. 27-30). Tiens, nous retrouvons la joie et nous pouvons imaginer le visage rayonnant du Baptiste devant ses interlocuteurs. Jean fait signe et il a intégré joyeusement le signe de Jésus. Jean continue : « Celui qui vient du ciel témoigne de ce qu’il a vu et de ce qu’il a entendu… celui qui reçoit son témoignage ratifie que Dieu est véridique. En effet celui que Dieu a envoyé dit les paroles de Dieu qui lui donne l’Esprit sans mesure. Le Père aime le Fils et lui a tout remis en sa main. Celui qui croit au Fils a la vie éternelle » (Jn 3. 31b-36). Remercions notre saint patron de notre bonne Fenêtre de Theux de nous éclairer, de nous partager sa joie et de nous inviter à recevoir davantage Jésus-Fils qui est signe du Père… Grâce à Jean l’évangéliste, faisons un bon en avant lors d’une autre fête, là Jésus se trouve encore à Jérusalem : celle de la Dédicace. Tiens revoici le Temple. Jésus parle alors du Père et des brebis qu’il lui a confiées. Polémique. Menace de lapidation. « Je vous ai fait voir tant de belles œuvres qui venaient du Père. Pour laquelle de ces œuvres voulez-vous me lapider ? Des Juifs lui répondirent : ce n’est pas pour une belle œuvre que nous voulons te lapider mais pour un blasphème parce que toi qui es un homme, tu te fais Dieu ! Jésus leur répondit : N’a-t-il pas été écrit dans votre Loi : « J’ai dit : Vous êtes des dieux » (Ps 84). Il arrive donc à la Loi d’appeler dieux ceux auxquels la Parole de Dieu fut adressée. Or nul ne peut abolir l’Écriture. A celui que Dieu a consacré (par le baptême NDLR) et envoyé dans le monde vous dites : « tu blasphèmes » parce que j’ai affirmé que je suis le Fils de Dieu. Si je ne fais pas les œuvres de mon Père, ne me croyez pas ! Mais si je les fais, … croyez en ces œuvres, afin que vous connaissiez et que vous sachiez bien que le Père est en moi comme moi je suis dans le Père. » (Jn 10. 22-38). Jésus, dans sa pleine conscience de qui il est et de la portée de ses actes, ne demande pas ici de le croire sur parole mais de le juger sur ses actes. A ce stade, je note qu’il rappelle à ses interlocuteurs juifs qu’ils sont aussi de Dieu et que l’Écriture les désigne déjà comme fils, comme enfants de Dieu. Mais, ils sont trop sourds et aveugles pour entendre et comprendre. Ne leur jetons pas la pierre qu’ils n’ont pas jetée alors à Jésus ! Car sommes-nous plus clairvoyants nous qui avons reçu le baptême de l’Esprit ? Jésus et l’Écriture nous interpellent. Jésus nous montre ce qu’il est : c’est du visuel dans l’épisode du raffut au Temple. Et le regard est le premier sens qui permet d’appréhender une réalité, d’au moins en prendre conscience. Aujourd’hui, que voyons-nous ? Qui regardons-nous dans ce portique du Temple ?

« Cessez de faire de la Maison de mon Père une maison de Commerce. » Après la question de l’identité de Jésus (et la nôtre), j’aborde celle du Temple. Selon Jean, Jésus met en cause les rites et les sacrifices du Temple dès le début de son ministère parce qu’il préfigure le point d’orgue de l’unique sacrifice de la Croix. C’est vrai et c’est essentiel. Mais aujourd’hui, je fais comme Jésus dans le visuel pour être terre à terre. Je suis allé à Jérusalem, deux fois (c’est une chance et une fameuse grâce, je le reconnais). Comme tout bon pèlerin chrétien, j’ai abordé la ville par le mont des Oliviers pour découvrir cette vue panoramique de la Vieille Ville avec le mont du Temple pour avant plan… Je pense que Jésus a dû faire pareil plus d’une fois car monter à Jérusalem de la vallée du Jourdain, se fait de Jéricho par le désert de Judée (Lc 19, 1. 29). Et puis, Jésus avait ses bons amis Lazare, Marthe et Marie de ce côté de la ville, à Béthanie. Comme disait l’abbé Pinckers, mon prof de liturgie, « je ne suis pas sûr que Jésus était un grand fan de liturgie ». C’est vrai qu’on le voit une fois officier dans une synagogue et souvent fréquenter les portiques du Temple, sans sacrifier aux rites. Ceci est sans doute un montage théologique mais la réalité historique ? En tout cas, ses coreligionnaires ne lui font pas de reproche systématique à ce niveau : ils s’insurgent lorsque lui et ses disciples prennent des libertés et innovent. Comme dans l’épisode des épis arrachés et les nombreuses guérisons le jour du Sabbat. En plus quel sens de l’essentiel chez Jésus pour transformer d’un geste et d’une parole le repas de la Pâque Juive en l’Eucharistie ! Fin de la parenthèse « liturgique », je reviens au visuel et au présentiel ! Jésus sur le mont des Oliviers n’a pas manqué d’être touché par la magnificence du Temple qui venait d’être restauré à son époque. Au-delà de ce sentiment esthétique, je ne peux m’empêcher de me voir assis parmi les oliviers et avoir le regard attiré par le sanctuaire, le saint des saints, lieu de la présence. Là, comme au désert ou ailleurs, il a vécu quelque chose fait d’intériorité et d’extériorité… Comme nous, lors d’un temps d’adoration eucharistique ou lors d’un émerveillement esthétique devant une œuvre d’art ou un paysage.

Jésus parle bien de la « Maison de mon Père », lui qui s’éprouve, par ailleurs, comme demeure du Seigneur. Or en lien avec la Passion, nous pouvons bien entendre que la destruction du Temple signifiant l’absence de Dieu au milieu de son peuple est remplacée par la présence dans le Saint des Saints qu’est le Christ à jamais vivant. Ceci nous renvoie à la question : où est le signe par excellence de la présence divine dans ce monde ? Paul dira : « Nous sommes, nous, le temple du Dieu vivant comme Dieu l’a dit : Au milieu de vous j’habiterai et je marcherai…Je serai pour vous un père et vous serez pour moi des fils et des filles dit le Seigneur tout puissant. (2 Co 6. 16-18) et il développera dans ses lettres : « Vous êtes le temple de l’Esprit. » ou « Je vous exhorte à vous offrir en hosties vivantes… »

Eh oui, par notre baptême, nous sommes bien des « pierres vivantes », « la bonne odeur du Christ ». Personnellement et ensemble en Église, nous sommes le Temple de Dieu, le lieu privilégié de la présence du Seigneur en ce monde ! Mais sommes-nous signifiants ou, pire, sommes-nous devenus insignifiants ?  Quand un message n’est plus ou mal reçu, les récepteurs mais aussi les émetteurs sont en cause comme sur un réseau GSM ! Aujourd’hui, par rapport à la diffusion de l’Évangile, se pose la question « technique » : où est le problème ? Pourquoi et comment beaucoup ne veulent plus prendre un abonnement « dans le réseau » ?

« La vie se joue ailleurs (que la crispation sur des vérités à croire NDLR), là où l’homme vient et se tient au monde, là où la Parole se donne. Or c’est au sein du religieux que l’Évangile opère, qu’il critique les idoles des religions et du monde, qu’il subvertit l’ordre ancien pour sans cesse créer de la vérité. La foi chrétienne est née dans la religion juive et l’a radicalement transformée de l’intérieur. Le sacrifice et le Temple n’ont pas été abolis ; ils ont été accomplis en Jésus-Christ pour que l’ancienne alliance s’ouvre au monde, que l’esprit se substitue à la lettre et que Dieu vienne habiter en chacun de nous. » déclarait Maurice Bellet dans un interview.

« La loi du Seigneur est parfaite qui redonne vie, la charte du Seigneur est sûre qui rend sage les simples » (Ps 18b (19). Le croyant qui s’exprime dans le psaume n’a pas perçu la Loi comme un carcan juridique (Ex 20.1-17). Pourtant celle-ci comprend dans la version de l’Exode plus de dix paroles ou interdits ; il n’y a que deux injonctions positives. Celles sur le Sabbat et le respect dû aux parents. Celles-ci donnent au peuple une identité qu’il pourra nourrir en toute situation. Un peu comme de bons conseils légués par un père à ses fils. Ainsi le chantre du psaume loue le Seigneur qu’il a perçu comme bienveillant et non comme une autorité législative, froide et impersonnelle. L’évocation du Seigneur revient à chaque strophe. Encore un que la connaissance du Seigneur épanouit et fait sans doute sourire ! « Les décisions du Seigneur sont justes et vraiment équitables ; plus désirables que l’or, qu’une masse d’or fin, plus savoureuse que le miel qui coule en rayons. » Quelle actualité que de placer d’abord la présence à Dieu avant l’avoir et la consommation ! Déjà, un programme de carême avec l’événement de la pandémie, même une opportunité. « Scrutons les signes des temps pour amorcer les changements nécessaires.  L’événement lui-même, en bousculant nos certitudes, nous parle et nous enseigne, pour peu que nous le laissions, selon la belle formule d’Emmanuel Mounier, devenir « notre maître intérieur ». Quand l’extérieur se dérobe, notre conversion personnelle se trouve là. Consentir à tout ce sur quoi nous n’avons pas la moindre prise, …, pour mieux retrouver un engagement concret sur ce qui dépend vraiment de nous. En somme, décroître intérieurement. Habiter un espace à notre taille, pour mieux le transformer » (In la Vie 3935).

Jésus, dans son humanité, n’a-t-il pas fait autre chose que de consentir à ce qui s’imposait à lui tout en transformant ce qui était à sa portée ? Sa montée à Jérusalem jusqu’à sa passion et avant ses allers retours au Temple et « à la ville » nous le rappelle. Pour lui, tout était occasion de s’en remettre au Père et d’avancer dans la confiance.  A l’heure actuelle, la perspective de célébrations en nombre à Pâques s’éloigne. Ce qui se profile sera comme au temps de Noël. Alors allons-nous baisser les bras ? Râler dans notre bulle ? Aller au parc boire une choppe ? Et si malgré la dureté de la situation, nous tendions la main à tous ceux et celles qui tentent la résilience ?

Nous pouvons mener un combat légitime pour faire valoir nos droits constitutionnels à célébrer notre foi. Mais que dirait au monde cette seule démarche identitaire, en bulle catho ?

Nous qui sommes le Temple du Seigneur, nous ne pourrions pas rejoindre d’autres « sur l’essentiel ». Je pense à la culture notamment.  Il y a là un lieu à promouvoir « si nous croyons à l’importance d’une vie de l’esprit, à la nécessité pour l’humain de se laisser élever par la beauté et de cultiver toutes les dimensions de son âme (A. Christensen). La Belgique est née et a accédé en 1830 à l’indépendance suite aux échauffourées suivant la représentation de la Muette de Portici : cela fait partie de notre identité. Bien sûr, il ne s’agit pas de faire la révolution mais sans doute d’être davantage révolutionnaire sur des valeurs et des trésors communs, dans la non-violence et la solidarité…au nom de la joie de l’Évangile !

« Les préceptes du Seigneur sont droits. Ils réjouissent le cœur ; le commandement du Seigneur est limpide, il clarifie le regard. »

Jean-Marc,

votre curé

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