Notre Curé nous parle – 25 avril 2020

Et si notre Fenêtre de Theux était comme un grand cénacle ?

Confinés depuis plus d’un mois, nous sommes dans l’attente d’une sortie et d’un retour à la liberté… même limité. Le cénacle est le lieu où se joue un engendrement, une naissance. Au début, il est verrouillé, par peur, nous dit l’Écriture. Puis Jésus vient malgré les portes fermées. « La paix soit avec vous ». Sur la mauvaise terre de la peur, il ensemence l’avenir. Mauvaise ? Peut-être pas tant que cela ! Le stress, la peur ne sont-elles pas des réactions, des émotions qui visent la réaction, le sursaut, la recherche de la vie envers et contre tout ?

Je l’ai déjà évoqué avec des références. Nous ne vivons pas une crise. Une crise est un événement qui bouleverse un ordre, un mouvement établi. Une crise présuppose un après qui est retour à la normale. Boris Cyrulnik est clair : « Nous ne vivons pas une crise mais une catastrophe ». Erwan Le Morhedec, essayiste, écrit, sans détour, dans une chronique : « Il ne s’agit pas de penser un autre monde qui viendrait. Nous avons déjà basculé dans cette autre réalité, fruit de nos choix passés, et elle s’impose aujourd’hui à nous par la force ». Il poursuit : « Il n’y a pas d’après car nous vivrons très certainement, dans les mois prochains de nouveaux confinements. Il n’y a pas d’après que le virus reviendra, à l’automne, cet hiver… Il n’y a pas d’après, il y a maintenant. »

Oui, il y a de quoi avoir peur mais sans y demeurer.

Une lycéenne participant à un atelier d’écriture dans son lycée breton : « Tu ne parles plus aux voisins. Tu n’oses plus toucher la main de ta sœur, de ton frère. Tu sais qu’ils sont fragiles, que par ta faute, ils pourraient l’attraper, voire… Tu n’oses pas y penser mais ça te hante… tu as peur. La peur, c’est elle qui régit tes moindres faits et gestes. Celle qui te fait le laver les mains plus que de raison, celle que qui t’empêche de réfléchir. Tu as peur. Je sais. Moi aussi. Nous avons tous peur. »  Elle écrira ensuite : « Nous étions tous insouciants, nous connaissons l’angoisse. Que sommes-nous en train de devenir ? Mais regardez ce que nous sommes ?! »

Là est l’appel de la vie, aujourd’hui. Je me souviens d’une mise en scène présentée in illo tempore dans une catéchèse de Confirmation. Des jeunes détrempés lors d’une tempête trouvent refuge dans une baraque de chantier. Ils s’effondrent assis, frigorifiés, le long des parois. Plus rien ne bouge. Arrive un ouvrier. Il ouvre une fenêtre, fait du feu, les encourage, ils bougent, se mettent debout…

Nous sommes ces jeunes, nous sommes les apôtres et les disciples. Enfermés, nous sommes visités par Jésus, par l’Esprit souffle de paix et de vie…

Nous sommes visités car apeurés, blessés. Nous sommes visités car Dieu aime ses enfants, il est bon et compatissant envers eux surtout lorsqu’ils sont apeurés, dans le besoin. François nous invitait cette semaine à regarder la croix, le Christ en croix, signe de la folie de l’amour de Dieu.

La croix est une catastrophe. Demandez aux disciples, même à ceux qui marchent encore vers Emmaüs. Ils sont visités. À leur retour à Jérusalem, ils découvrent que le Cénacle a été visité : « Le Seigneur est vivant ». La joie est là, celle qui change tout alors que c’est incroyable. La catastrophe se fait naissance, renaissance.

Avec sa réflexion sur aujourd’hui, Erwan Le Morhedec dit : « À travers nos aînés, à travers les soignants et personnels en souffrance dans les hôpitaux, …, c’est notre humanité qui pleure ; elle hurle que nous l’avons trop longuement négligée. Comme elle, la nature se rappelle à nous. Serons-nous aveugles à cet avertissement ultime ? Changer n’est plus une option, c’est une question de survie physique et morale… Cette pandémie révolutionne notre écologie, au sens propre… Elle commande un autre regard sur notre vie si fragile. »

Nos efforts de carême, spirituels et sanitaires, pouvaient encore laisser croire à notre égo que nous avions la main, toutes les cartes en main. « Seigneur, regarde ce que je fais… pour toi ». En carême, nous pouvions encore être Pierre avec ses illusions sur lui-même. Aujourd’hui, la passion est passée par là. Comme Pierre, nous pouvons nous jeter nu à l’eau à la rencontre du Seigneur qui nous attend sur la berge, dans la visite, de la rencontre. Comme Pierre, nous pouvons nous vêtir, non par crainte, mais par dignité, parce que notre humanité fragile est un cadeau à recevoir, à vivre, à partager. Comme Jésus l’a fait jusqu’au bout ! En demeurant uni au Père, dans l’Esprit.

Depuis la baisse du trafic devant chez moi, un couple de tarins vient le matin et le soir me partager leurs chants, perchés sur les arbres et un buisson proche de la route. Parfois, ils ont l’audace de venir se poser dans l’herbe proche de ma fenêtre. Je n’en ai plus vu d’aussi près depuis ma prime enfance où un voisin, tendeur, en maintenait dans des petites cages. À l’époque, ils chantaient et mon absence et faisaient résonner la cours arrière de la maison. À l’approche, ils se taisaient en n’avaient comme liberté que de sauter d’un perchoir à l’autre sur une vingtaine de cm. Une époque, un rapport à la nature. Ce que je vis aujourd’hui m’apporte paix et émerveillement. Je suis visité. Je passe un bon moment. Qui sans doute « m’énergétise » pour en vivre d’autres, plus intensément…

La beauté de la nature me fait du bien. C’est bon. Beaucoup d’entre vous me partagent des expériences similaires vécues grâce à une balade, un tour au jardin voir un coup d’œil par la fenêtre.

Sans en prendre conscience, nous éprouvons les trois fondamentaux, les trois transcendantaux : le Vrai, le Bon, le Beau. Comme nos ancêtres, ils sont pour nous convertibles. Ils désignent fondamentalement la même chose. Rien que dans la foi, ne disons-nous pas que Dieu est la vérité, la bonté, la beauté même. Nos frères Juifs se saluent en disant « Bon matin, belle lumière ».

Pourtant le philosophe Denis Moreau note qu’en lieu et place de « Bonjour », « Bonne semaine » émergent des « Belle journée » ou «  Belle semaine ». Et lui de se poser la question : « Si le Beau remplace le Bon, est-ce dénué de sens ? » C’est vraiment que j’ai plus d’une fois, lors des enterrements, remarqué qu’il se disait : « Elle a eu une belle mort » ou « Il a eu une belle vie ».

J’ai moi-même souvent adopté ces expressions sans y penser, par la force des choses.

Or notre tradition chrétienne nous dit que la sainteté se déploie dans une vie bonne. Notre spiritualité parle de « bonne mort »… à demander.

Alors question anodine ou sérieuse ?

En parlant de la mort, Denis Moreau note : « La bonne mort était celle qui permettait de quitter cette vie en restant entouré par la communauté des parents et du voisinage mais aussi rattaché à Dieu. On ne dissimulait pas forcément la dégradation physique, on affrontait les douleurs et les difficultés de l’agonie et on s’efforçait de mourir dans des conditions éthiquement satisfaisantes, en étant réconcilié avec Dieu, soi-même et ses proches… Cet idéal de la « bonne mort » a généralement aujourd’hui été remplacé par celui d’une « belle mort », celle de l’individu hanté par sa propre image… ».

En parlant de façon moins tragique, l’auteur écrit « Une belle semaine est une semaine propre sur elle, lisse, sans aspérités ni anicroches et au long de laquelle on aura été… en bonne santé, performant, actif, lucide. Dans une bonne semaine, il peut y avoir des moments difficiles, des hauts et des bas, des faiblesses et des combats intérieurs. Mais elle se termine par la conscience d’avoir fait de notre mieux dans ces tribulations qui sont la vraie vie, ce qui s’accompagne du sentiment, (…) d’être en accord avec soi-même. »

À l’entame d’une nouvelle semaine de Cénacle, je nous souhaite d’être visités dans notre cénacle, libérés de la peur, assumant mieux notre propre fragilité et celle de tout ce qui nous entoure.

Je vous souhaite une bonne semaine. Puissions-nous dire souvent aujourd’hui de l’à-venir comme notre Père créateur : « Cela est Bon ! »

Je ne vous laisse pas seul mais en présence de l’Esprit qui vient « assouplir ce qui est raide, réchauffer ce qui est froid, rendre droit ce qui est faussé » mais encore « guérir ce qui est blessé ».

Je vous laisse dans la bonne compagnie du « Père des pauvres ».

Jean Marc,
votre curé

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