La chronique de notre Curé du 17 janvier 2021

Venez et voyez

Cette semaine au gré de mes lectures, je parcourais quelques articles de la revue Lumen Vitae de fin 2020. Ces productions étaient rassemblées autour du thème : comment faire du neuf sans désavouer le passé. Intéressant : des belles contributions. Inquiétant aussi : depuis les années 1950, l’Église s’interroge sur ses pratiques pastorales et catéchétiques face à l’évolution du monde et surtout sa perte d’impact. De fait, cette érosion lente a trouvé un révélateur de poids durant la dernière pandémie. La place de l’Église dans la société contemporaine n’est plus reconnue comme essentielle, dans certains pays du moins… Reconnaissons- le : depuis des décennies, on manie les concepts (spiritualité de l’exil, catéchèse intergénérationnelle,…). Dans la revue précitée, on évoque le tuilage en pastorale. Depuis des décennies, on sort des plans tout azimut : projet 2000, les dix orientations de la catéchèse,…) que l’on met en œuvre et adapte tant bien que mal. Pour quels résultats ? Le constat peut être amer d’un certain point de vue. Aujourd’hui, dans certains milieux, il est mal vu d’en parler au risque d’être taxé de défaitisme. Et pourtant ?

Ce dimanche, la Parole s’en avoir l’air d’y toucher nous ouvre une perspective folle. La foi, la transmission sont toujours possibles, quoi qu’il arrive ! Bonne nouvelle !

Au Livre de Samuel, le prêtre de Silo, Eli, a deux fils, deux prêtres aussi du sanctuaire, deux vauriens que leur père n’arrive pas à corriger. Lui-même s’est détourné de sa fonction : la priorité au service de Dieu. L’auteur sacré s’apprête à leur faire quitter la scène de l’histoire sainte. C’est dramatique. Mais que se passe-t-il ? Une lampe brille dans le sanctuaire pendant qu’Eli dort. L’aveuglement, la torpeur de celui-ci ne peut éteindre l’espérance. Une voix se fait entendre à un enfant qui n’a pas la capacité de comprendre qui s’adresse à lui. Dans un demi-sommeil, Eli lui passe le flambeau. Il parle de son propre fond, de son expérience de Dieu. « S’il t’appelle, tu diras : « Parle, ton serviteur écoute » (1 Sam 3.3-19). Ainsi naît une vocation, une manière de faire nouvelle. Le rite sacrificiel va céder de plus en plus la place au prophétisme.

A retenir, me semble-t-il : Dieu prend toujours l’initiative d’appeler notamment ceux qui ne le connaissent pas encore. Son appel passe aussi par ceux et celles qui lui ont été plus ou moins fidèles… Des formes nouvelles d’expression de la foi sont toujours en potentiel. Des pierres d’attente sont là comme le jeune Samuel qui « ne connaissait pas encore le Seigneur et la parole du Seigneur ne lui avait pas encore été révélée ».

Autre temps, autre lieu : un jour, au bord du Jourdain. Jean regarde Jésus qui va et vient (Jn 1.35-42) ; lui a l’air dans ce que nous appellerions aujourd’hui la pleine conscience. Nous l’imaginons campé sur ses deux pieds, sur la rive ou dans l’eau, pourquoi pas assis sur un rocher ? Jean est dans le concret de la réalité et de la présence. Il a aussi le souci de l’avenir : il a des disciples. Et voilà qu’il utilise un sens souvent décrié dans l’Écriture car il peut conduire à l’idolâtrie. Mais « l’œil est la lumière du cœur » parce que « la lampe du corps, c’est l’œil » (Mt 4. 22-23). L’un ne peut être sain sans l’autre… Jean a assez fréquenté Jésus pour dire qui il est : il le désigne «  Voici l’Agneau de Dieu ». A noter, Jean ne dit pas de Jésus qu’il est le Messie, le dernier prophète ou quelque chose du genre. Il le suggère à ses disciples auxquels il partage que l’Esprit lui a révélé que Jésus est le fils de Dieu. Non, en quelques mots, il dévoile l’essentiel. Peut-être, dans un lien avec sa propre histoire, Jean sent bien que sa radicalité ne lui attire pas que des amis. Il sait le sort de la plupart des prophètes : sans doute, il se prépare à ne pas se renier ni à renier sa mission. Il se prépare comme Jésus le fera plus tard, au don de sa vie (Mt 14,1 et svts) ! En tout cas, il tape juste et fort. Si lui est la voix qui crie dans le désert, s’il prépare avec force et conviction les chemins du Seigneur, il reconnaît qu’ « il n’est pas la lumière » (Jn 1. 1 & svts), il pointe vers celui qui est à l’opposé : celui qui va aller de village en village, celui qui est surtout « doux et humble de cœur » (Mt 11. 28-30). Pour Jean, Jésus est bien l’Agneau de Dieu dans toutes les acceptions du terme. Autre chose : au-delà de sa propre expérience, Jean ne cherche pas à garder ses disciples ou à faire nombre. Il les fait cheminer jusqu’à ce qu’ils le quittent ; il les laisse aller voir ailleurs après les avoir préparé. Notons que pour lui aussi, Jésus restera une question : « es-tu celui qui doit venir ? ».

Dernière chose sur notre Évangile ; avez-vous remarqué la question des disciples à Jésus ? « Maître, où demeures-tu ? » Elle n’est pas «  tu viens d’où ? » et « tu vas où ? » alors qu’ils ont vu Jésus aller et venir. A mon avis, cette question renvoie à une attitude de base pour rencontrer le Christ ; elle met aussi en pause bien de nos questions légitimes mais qui sont plus accessoires (qui es-tu ? Que vas-tu faire ? Que penses-tu ? Que peux-tu pour moi ?….). Les disciples de Jean ont déjà leur propre expérience de Dieu à travers justement la rencontre du Baptiste. Ils ont aussi des racines, une culture, une religion : ils sont juifs. Mais je pense qu’eux aussi ont appris à aller et venir ! Avant Jean, ils ont eu une vie qu’ils ont quittée pour répondre à « l’appel du désert ». En fait ce sont des chercheurs. Auprès de Jean, ils ont découvert que les temps sont mûrs, que Dieu demande à être premier servi… En allant vers Jésus, l’Agneau de Dieu, ils ont une idée de qui il est mais une vague idée seulement, celle que donne leur tradition, celle qui est de l’ordre de la connaissance intellectuelle. C’est déjà ça mais ce n’est pas tout ! Pour eux, maintenant et à l’avenir, il s’agit d’approfondir, de vivre un chemin, un déplacement, d’aller vers l’inconnu avec un inconnu.  D’ailleurs, plus d’une fois, ils verront leurs acquis remis en question. «  Pour vous, qui suis-je ? » :

question dont la réponse n’est jamais définitive, question dont la réponse ne peut exclure ni l’Esprit Saint ni l’expérience existentielle, personnelle et communautaire.

« Maître, où demeures-tu ? » L’Évangile de Jean n’aura de cesse de montrer que la véritable demeure pour Jésus est le Père ! Tout ce qu’il vit est au nom du Père, tout ce qu’il est vient du Père…

« Venez et voyez » dit Jésus. Avec le mouvement, nous retrouvons le voir, le regard, les yeux qui sont la lampe pour le cœur.

A retenir : Dieu appelle par Jésus, à partir de nos histoires, de nos racines mais aussi de nos déplacements. La rencontre avec Lui en Jésus a pour condition de possibilité que ce n’est pas une quête accessoire mais première. Cette marche existentielle dans la foi n’a pas de fin ici-bas à l’exemple de Jean Baptiste et des disciples.

Salon de l’auto oblige, employons une image d’actualité ce n’est pas la couleur de la carrosserie ni sa forme qui compte, c’est le châssis avec le moteur ! Et en des temps difficiles, il est temps de se préparer à changer de motorisation, de passer des combustibles fossiles à l’électricité !

Allons-nous soulever le capot de nos vies chrétiennes ? Pour voir ce qui ou qui nous fait avancer réellement ? Oserons-nous, comme le proclame le chant, être amis dans le Seigneur ?

J’ai été assez long la semaine dernière, je ne le serai pas davantage aujourd’hui. Cependant, je reviens à la revue évoquée en début d’article (LV 2020-4). Le vicaire général du diocèse de Reims, Thierry Bettler, y partage le choix radical soutenu par le nouvel archevêque Mgr de Moulins-Monfort et ses conseils de ne plus tout miser sur les paroisses même restructurées mais sur les lieux de vie chrétienne qui sont porteurs et dynamiques. Leur conviction, celle « qu’il ne peut y avoir de vie chrétienne que là où une communauté se donne les moyens de vivre pour célébrer et témoigner de sa foi est largement acquise par les baptisés pratiquants » (Opus cit p 480.) Ces lieux sont à discerner car ils engagent aussi la nomination de prêtres et de laïcs en équipe avec leurs compétences… Reims cherche ainsi à être une Église plus missionnaire et moins structurelle. Je note en positif qu’il est beaucoup question dans ce projet d’équipe, de partage dans la foi à tout niveau. C’est un exemple, me semble-t-il, qui éclaire l’Évangile de ce jour.

Chez nous, la pandémie a frappé dur : l’Horeca du Seigneur est l’arrêt comme je dis. Du moins, en apparence. Car, dans la discrétion du quotidien, que de bienveillance, que de services, que de coups de fil ou de coup de mains ! Dans les faits, nous veillons les uns sur les autres… Nous faisons cela par amitié, par fraternité mais, le faisons-nous dans le Seigneur ? Laissons-nous habiter par la question : au sortir de la pandémie, comment serais-je prêt à témoigner que le Seigneur a été ma force et mon soutien ? Ce pourrait être les prémices de plus de partage de foi dans notre communauté lorsque nous pourrons nous rassembler plus librement.

Je me trouve heureux des échos positifs que j’ai de vous, à l’heure où pour la première fois, dans ma vie, dans un temps d’épreuve, je connais une grande sécheresse spirituelle. A regarder en arrière, le temps du premier confinement me semble béni. Je me sens parfois dans la peau d’Eli, je le confesse. Et pourtant ? L’exemple de Jean demeure en moi. Alors pourquoi pas plus ?

Voilà que pour moi comme pour vous, en ce dimanche, l’Écriture se veut et se fait parole. Je vois Eli et sa veilleuse. Je regarde vers Jean Baptiste qui désigne Jésus. Il est notre compagnon de route, le mien, le vôtre. A sa façon, le Christ nous invite à toujours aller et venir, à « oser tirer du neuf de l’ancien. » Même dans l’obscurité, même dans le silence et la lassitude, même sous un ciel froid et gris !

Ensemble, demeurons dans le Seigneur ! « Osons être amis dans le Seigneur. ! »

Jean-Marc, votre curé

 

Un commentaire sur « La chronique de notre Curé du 17 janvier 2021 »

  1. Merci Jean Marc, C’est en confinement dans une chambre du domaine de Nivezé que je viens de lire ton homélie. Occasion pour me reposer mais aussi de revenir à  l’essentiel : quitter mes activités même réduites pour laisser remonter mon désir profond à vivre en accueillant une Force qui me rejoint et creuse mon désir tout en l’ouvrant à ceux qui vivent avec moi mais aussi en rendant proches ceux qui luttent pour vivre! Une fois encore, merci pour tes méditations hebdomadaires! Fraternellement avec toi en cette période étrange, douloureuse pour certains et bénie pour d’autres! Jean Albert

Laissez-nous un commentaire !

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.