Nul n’est prophète en son pays

Homélie de l’abbé Marcel Villers
pour le 4ème dimanche ordinaire (Lc 4, 21-30)
Theux, le 3 février 2019

Ce jour-là, à Nazareth, Jésus est révélé à lui-même par ses compatriotes.
Jésus se présente à eux comme un prophète envoyé par Dieu porter la Bonne Nouvelle aux pauvres, aux captifs, aux aveugles, aux opprimés
La première réaction des auditeurs est favorable : tous lui rendaient témoignage. Mais déjà apparaît une restriction : ils s’étonnaient du message de grâce qui sortait de sa bouche. Cet étonnement vient du contraste entre ce message de grâce qui vient de Dieu et ce Jésus bien connu. N’est-ce pas là le fils de Joseph ? Pour ses auditeurs, c’est bien là l’identité de Jésus. Il est du village. Tout le monde le connaît. Il a grandi au pays, son père y est charpentier. Bref, Jésus est bien connu, il est de chez nous. Comment peut-il se présenter comme un prophète ? Il y a de quoi s’étonner connaissant bien l’individu.

Médecin, guéris-toi toi-même. Le médecin qui n’est pas capable de se guérir lui-même perd réputation et confiance. A quoi lui servent ses capacités s’il ne peut pas les employer pour lui-même ? Pourquoi Jésus ne fait-il pas un miracle chez nous, pour les siens ?

Le signe demandé par ses compatriotes, prouvant que Jésus est un prophète, ce sont en fait eux qui le donnent à Jésus : leur rejet révèle à Jésus qu’il est bien un prophète. Car aucun prophète ne trouve un accueil favorable dans son pays.
Jésus se trouve ainsi confirmé dans son identité : il est vraiment un prophète, et en tant que tel, il ne peut être que rejeté par ses frères, ses compatriotes.
En effet, ce qui lui arrive est arrivé aux deux illustres prophètes que sont Élie et Élisée.
C’est arrivé à Élie qui était nourri et accueilli uniquement par une veuve étrangère, une Phénicienne de Sidon.
C’est arrivé à Élisée, son successeur, qui ne put opérer qu’une seule guérison, celle d’un étranger, un Syrien.

 A ces mots, tous devinrent furieux.
Menacé de mort par ses compatriotes, Jésus, passant au milieu d’eux, allait son chemin. C’est ce que Dieu promettait à Jérémie : Ils te combattront, mais ils ne pourront rien contre toi, car je suis avec toi pour te délivrer.

Les prophètes n’ont jamais été accueillis et écoutés par leur propre peuple. Vrai aujourd’hui comme hier.
C’est que Jésus, comme les prophètes, comme l’Évangile, dérange, décentre, ouvre le cercle. Toujours en rupture, hors frontières, Jésus va aux périphéries, aux marges, vers les exclus, les laissés-pour-compte.
Au risque de sa vie.
Ils se levèrent, poussèrent Jésus hors de la ville, et le menèrent à un escarpement pour le précipiter en bas.

 Aujourd’hui, comme hier, l’Évangile vient nous déloger de nos territoires clos, de nos espaces confinés. N’est-ce pas ce que nos Églises, nos paroisses connaissent : une forme de délogement ? Comme les gens de Nazareth, n’avons-nous pas fait de Jésus et de l’Évangile une espèce de propriété privée ?
Or, Jésus n’est assigné nulle part à résidence. Il n’est la propriété d’aucun peuple, d’aucune nation, d’aucune religion, d’aucune Église.
Nous sommes aujourd’hui, dans nos pays, face à une rupture. La civilisation paroissiale qui a enfermé Jésus dans un territoire est achevée. Il faut en sortir, nous organiser autrement. Ce fut le défi des premiers chrétiens : inventer un nouveau mode de présence et de témoignage au cœur du monde.

C’est le nôtre aujourd’hui.

Abbé Marcel Villers

Un Dieu révolté

Homélie de l’abbé Marcel Villers
pour le 3ème dimanche ordinaire C
(Lc 1,1-4 ; 4, 14-21)

Theux, le 27 janvier 2019

Aujourd’hui s’accomplit ce passage de l’Écriture.
Oui, proclame Jésus, cet oracle du prophète Isaïe se réalise sous vos yeux, aujourd’hui. Car le Seigneur m’a envoyé porter la Bonne Nouvelle aux pauvres, annoncer aux captifs leur libération, et aux aveugles qu’ils retrouveront la vue, remettre en liberté les opprimés. Tel est le programme de Jésus : libérer l’homme de toutes les formes du mal, la pauvreté, la captivité, l’aveuglement, l’oppression.
Aujourd’hui s’accomplit l’Écriture. Autrement dit, l’attente séculaire du salut, l’espérance de l’intervention de Dieu pour libérer l’homme, le rêve d’une société et d’un monde nouveaux s’accomplissent en Jésus.

C’est que j’ai vu la misère de mon peuple, dit Dieu. Je connais ses souffrances. Je suis venu le délivrer car leurs cris sont venus jusqu’à moi. (Ex 3) En Jésus, c’est Dieu lui-même qui s’approche des hommes et se manifeste ainsi comme un « Dieu révolté » : « J’ai vu la souffrance de mon peuple ». Je ne puis le supporter. Ce cri de révolte est celui de Dieu, celui de Jésus, celui de l’Église qui tout au long des siècles a pris soin des pauvres, des exploités, des opprimés, celui de tout chrétien d’hier et d’aujourd’hui. « Au cri de révolte de tout être humain répond en écho celui que lance le « Dieu révolté » (Simon Pierre ARNOLD, La foi sauvage, 2011).

Oui, le Dieu de Jésus est un Dieu révolté. Un Dieu qui souffre de voir l’homme souffrir. Un Dieu de compassion pour tout homme. Un Dieu qui ne reste pas au balcon, mais qui descend dans les profondeurs les plus sombres de l’humanité. Un Dieu qui rejoint les marginaux de toute sorte que chaque société, hier comme aujourd’hui, secrète et puis rejette. Un Dieu révolté par cette culture du déchet qui caractérise nos sociétés, comme dit le pape François.

Les migrants, les étrangers sont parqués dans les marges, les banlieues-ghettos de nos villes. Les sdf et les mendiants interdits du centre-ville et relégués en périphérie. Les personnes âgées, nos vieux confinés hors de vue. Les pauvres réduits à faire la file à St. Vincent de Paul ou au resto du cœur.

Mais c’est avec eux et parmi eux que Dieu se fixe dans les marges, à la périphérie. Notre Dieu souffre, notre Dieu est révolté par ce que l’homme fait de son frère. J’ai vu la misère de mon peuple, dit Dieu. Je connais ses souffrances. Je viens le délivrer. En Jésus, Dieu a pris définitivement parti, le parti de l’exclu, le parti du marginal, le parti du souffrant, celui du Crucifié rejeté hors de la ville.

Ce Dieu révolté est aussi le Dieu qui s’engage dans un combat politique et social de libération par les mains et les actes de ses fidèles. L’Église est fondée sur ce parti pris, celui du Dieu révélé par Jésus. Pour nous, pas de résignation, pas de fatalisme du genre : que pouvons-nous y faire ? Le chrétien, à la suite de Jésus, est un rebelle.
« La foi est rébellion et résistance ; elle nous enseigne la vigilance active face à toute porte qu’on ferme et à tout fardeau dont on charge les épaules humaines au nom de l’ordre » (Simon Pierre ARNOLD, La foi sauvage, 2011).

Aujourd’hui, comme au temps de Jésus, les vieux textes des prophètes annonçant un monde neuf, une société nouvelle, réveillent l’espérance et mobilisent l’action. Songez à nos jeunes qui manifestent le jeudi pour l’avenir de la planète. « Un jeune a quelque chose d’un prophète, écrit le pape, et il faut qu’il en prenne conscience. (…) Ils ont la capacité à scruter l’avenir et à voir plus loin. » Un autre monde, une autre société est en devenir et au bout de nos engagements. C’est ainsi, par nos actes, qu’aujourd’hui s’accomplit l’Écriture.

Abbé Marcel Villers

Ils n’ont plus de vin

Homélie de l’abbé Marcel Villers
pour le 2ème dimanche ordinaire C (Jn 2, 1-11)
Theux et Polleur, 20 janvier 2019

C’était à Cana, en Galilée. Il manifesta sa gloire et ses disciples crurent en lui.
Qui est Jésus ? Pourquoi et comment croire en lui, nous ses disciples d’aujourd’hui ?
Tels sont les enjeux de cette page d’évangile qui nous indique le chemin de la foi : discerner les signes faits par Jésus.

Le premier signe ou plutôt le commencement d’une série dont seul le dernier donnera la clé, c’était à Cana, en Galilée. Nous sommes à table, celle de noces. L’objet du signe est le vin, une de ces boissons par lesquelles l’humanité, dans ses fêtes, cherche à dire que les limites qui sont les siennes, et d’abord la mort, ne sont pas sa prison. Le vin ne fait-il pas échapper à une existence terne et plate ? Il réjouit le cœur de l’homme, dit la Bible. Il transporte dans un autre état, dans un ailleurs. Il est comme la promesse d’une vie autre, d’une joie durable.
Cela est d’autant plus évident lors d’une noce. A l’époque, pendant sept jours entiers, c’est la fête, une vie de rêve, abondante et surtout joyeuse, où tout le village se rassemble autour de la même table. Vivre ainsi la fête et les noces, c’est un peu le paradis, la vraie vie.

Or, ce jour-là, on manqua de vin. Et sans vin, la fête est finie et on se retrouve prisonnier de nos limites, de la grisaille du quotidien, de la platitude de nos existences, vides de transcendance, d’élan, de hauteur. Ils n’ont plus de vin, dit la mère de Jésus.
Où trouver cette dimension élevée, spirituelle de l’existence ?
Il y a la religion, ces 6 jarres de pierre pour les purifications rituelles des Juifs. Mais la religion, le culte peut-il combler la soif de sens, élever l’homme ? Cela ne semble plus être le cas aujourd’hui. Nos contemporains cherchent encore mais ailleurs. Ils n’ont plus de vin.

D’un côté, nous avons une noce sans vin comme une humanité sans âme, une fête sans joie. Un peuple d’hommes assoiffés parce que trop coupés de Dieu.
De l’autre côté, voici Jésus et ses disciples portant la Bonne Nouvelle : Qui croit en moi n’aura jamais soif (6,34).
Et c’est la rencontre ! La rencontre entre les deux testaments. Une ancienne alliance sans joie en attente de salut, et la nouvelle porteuse d’un vin de fête. Source de vie éternelle

Ce n’est pas du ritualisme que peut venir le salut. La lettre est morte sans l’Esprit et la loi seule ne peut sauver Remplissez d’eau les jarres, leur dit-il. Les servants les remplirent alors jusqu’au bord (2,7). Quand Dieu donne, c’est toujours à profusion (Rm 5,5).

À Cana, en Galilée, l’Évangile s’ouvre : il est Bonne nouvelle pour tous, pour l’univers entier à qui les disciples le porteront. Puisez et portez-en à tous les peuples, nous commande Jésus. Alors ils goûteront l’eau changée en vin. Et ils s’étonneront : d’où vient ce vin ?
Jésus est le bon vin que Dieu a gardé jusqu’à maintenant. Ce vin, on ne sait pas d’où il vient. Il n’est pas de ce monde. Comme aucun vin connu, avec luxe et largesse, il comble le désir de joie et de vivre de tout homme.
À Cana, en Galilée, ce jour-là, pour la première fois, Jésus fait irruption dans l’histoire des hommes. Il révèle qui il est et quel avenir Dieu nous ouvre.

Cana est, en quelque sorte, le paradigme de toute la vie et de la mission de Jésus.
Avec Jésus est venue l’Heure où Dieu se donne sans mesure à tous les hommes comme le vin est dispensé luxueusement à Cana.
Avec Jésus, l’espérance triomphe de la tristesse, la vie jaillit de la mort, la défaite se transforme en victoire, l’eau est changée en vin. C’est tout le mystère pascal qui est annoncé à Cana. « Heureux les invités aux noces de l’Agneau. »

Abbé Marcel Villers

Il me faut être chez mon Père

Homélie de l’abbé Marcel Villers
pour le dimanche de la Sainte Famille (Année C, Luc 2, 41-52) Theux, 30 décembre 2018

À ses parents qui l’ont cherché partout, pendant trois jours, Jésus répond : Comment se fait-il que vous m’ayez cherché ? Ne saviez-vous pas qu’il me faut être chez mon Père ?

Parole obscure, étrange, et pourtant capitale. C’est la première parole que Jésus prononce selon l’évangile de Luc. Parole lourde de sens et révélatrice de toute la destinée de Jésus.
ll me faut être chez mon Père.

Et pourtant, parole déconcertante. Ses parents ne comprirent pas ce qu’il leur disait.  Il y a une énigme, un mystère Jésus. C’est celui de sa personne. Dans l’évangile, tout tourne autour de cette question qu’est Jésus lui-même : « Qui est-il ? D’où vient-il ? »
Il me faut être chez mon Père.

Jésus suggère ainsi que son lieu, sa demeure, est ailleurs. Il n’est pas d’ici. Mais alors, d’où est-il ?

Le lieu de Jésus, sa demeure, c’est le Père. C’est là qu’il faut le chercher. C’est de Dieu qu’il vient et c’est en Dieu qu’il demeure. Voilà son secret. Qui suscite la stupéfaction de ses parents : ils furent frappés d’étonnement.

Qui donc est leur enfant ? Ne saviez-vous pas qu’il me faut être chez mon Père ? Cet enfant de Noël, pour le connaître, il faut chercher là où il est. Dans l’intimité de Dieu même, son Père. Le mystère de Jésus, il est là.

« Papa, maman » sont parmi les premiers mots qu’un enfant prononce. Il ne les adresse pas à n’importe qui. Il les adresse à une personne qui l’aime, qui prend du temps pour lui, qui le prend dans ses bras, le nourrit et le soigne. Ces mots « papa, maman », il les adresse à quelqu’un dont il se sent aimé.

Ce n’est pas pour rien que les parents de Jésus, Marie et Joseph, sont présents dans ce récit où Jésus révèle son rapport avec Dieu comme Père.

Jésus ne peut dire « Abba », littéralement « papa », qu’à un être dont il a expérimenté l’amour. Comme celui de ses parents, l’amour de Dieu précède sa reconnaissance comme « Abba, Père ».

Cette expérience mystique de Jésus, on peut en approcher les contours en reprenant sa dernière parole sur la croix : Père, entre tes mains, je remets ma vie. Charles de Foucauld explicite cette prière : Mon Père, je m’abandonne à toi. Je remets ma vie entre tes mains, je te la donne, mon Dieu, avec tout l’amour de mon cœur.

Telle est l’expérience fondatrice de la spiritualité de Jésus, et donc celle du chrétien : remettre sa vie dans les mains de Dieu, s’abandonner dans les bras du Père avec la même confiance, la même foi que le petit enfant dans les bras de ses parents.

Entrer dans le secret de Jésus, c’est, avec Marie et Joseph, parcourir le chemin à l’envers pour chercher Jésus, là où il est.Il n’est pas avec eux, ni parmi leurs parents et connaissances. Jésus n’est pas dans ce monde connu des parents et des connaissances de la famille. C’est ailleurs qu’il faut le chercher et ils font demi-tour. Ils le trouvent dans le Temple, la maison de Dieu, le lieu de sa présence.

Et nous, où cherchons-nous Jésus ? Parmi nos parents et connaissances ? Il est vrai que Jésus est pour nous un héritage, nous l’avons reçu grâce à nos parents ou par une connaissance, un catéchiste ou un enseignant. Mais l’avons-nous jamais cherché personnellement ?

Comme les parents de Jésus, nous pensons le connaître, mais alors, dit l’évangile, méfiez-vous car vous l’avez déjà perdu. Il est ailleurs. Son secret, le mystère de sa personne, il n’y a que lui qui peut nous le livrer. Il faut le chercher là où il est, dans ce lien intime avec le Père.

Comme Marie et Joseph, faisons demi-tour. Puissions-nous faire de cette quête le quotidien de l’année nouvelle que je vous souhaite belle et bonne.

Abbé Marcel Villers