Nous cheminons sans voir

Homélie de l’abbé Marcel Villers pour le 11ème dimanche du temps ordinaire (Année B) – Theux le 17 juin 2018

« Quand on la sème, elle est la plus petite… puis elle grandit et dépasse toutes les plantes… Nuit et jour, qu’il dorme ou qu’il se lève, la semence germe et grandit, il ne sait comment. »

Sans la voir, nous croyons à l’action mystérieuse de la nature. Sans la voir à l’œuvre, nous en attendons les fruits. « D’elle-même, la terre produit l’herbe, puis l’épi, enfin du blé plein l’épi. » Une seule attitude en découle : « la confiance », nous dit St-Paul. Comme le paysan laisse agir la puissance que recèle la nature, abandonnons-nous à la divine Providence ! Il n’y a aucune raison de s’en faire, rien qui puisse nous décourager car, comme le dit l’Apôtre, « nous avons pleine confiance, même si nous sommes en exil, loin du Seigneur. »
Dès à présent, s’édifie un autre monde. Ce monde nouveau en germination, Jésus l’appelle le Règne de Dieu.
Mais qui peut le voir en train de naître ?
Le regard du croyant, car il ne s’attache pas à ce qui se voit, mais à ce qui ne se voit pas. « Nous cheminons dans la foi, écrit St-Paul, nous cheminons sans voir. »

Alors, il ne nous reste qu’à attendre que le grain sorte de terre.
Nous n’avons donc rien à faire.
C’est ce que Jésus semble dire : « Nuit et jour, qu’il dorme ou qu’il se lève, la semence germe et grandit, il ne sait comment. »
C’est Dieu qui construit.
C’est Dieu qui œuvre.
Laissons-le faire.

La venue du Règne de Dieu, les choses de la foi, sont d’un autre ordre que le visible. Comme la lente croissance du grain jeté en terre et qui travaille dans le secret, le monde de Dieu échappe au regard extérieur. C’est pourquoi, si souvent nous passons à côté, sans rien voir de ce qui naît dans le secret, dans l’invisible. Nous sommes dans le temps de la foi, et « dans la pleine confiance » nous croyons que « d’un jeune rameau, Dieu peut faire un cèdre magnifique », « de la plus petite des graines, un grand arbre. »

Quelle leçon !
Leçon de foi devant les minuscules commencements de la mission de Jésus ou de la naissance de l’Eglise. Ce qui, alors, paraissait à tous comme un échec ou du moins un maigre succès, le regard de la foi y discernait une récolte somptueuse.

Mais, peut-il en être de même pour nous, aujourd’hui ?
Nous vivons, en effet, le phénomène inverse : de nombreuse et puissante, notre Eglise se retrouve amaigrie et inquiète.
Le grand arbre s’est réduit à la taille d’un rameau. Et de nous demander : sommes-nous en voie de disparition, comme Eglise en terre de Theux, comme présence chrétienne dans notre commune ?

Ce sont les mêmes questions qui ont surgi chez les Israélites, déportés et exilés loin de leur terre. Leur nation, seul témoin du Dieu unique, semblait condamnée à disparaître.
Ce sont les mêmes questions que se posèrent les premiers chrétiens quand, après une brève période d’expansion, la persécution s’abat sur la jeune Eglise.
Aux uns et aux autres, la réponse divine est la même : « Confiance. Car quand on  sème la graine, elle est la plus petite ; puis elle grandit et dépasse toutes les plantes » et « nul ne sait comment. »

Oui, aujourd’hui, parmi nous, nul ne sait comment la petite graine de la foi va résister à l’hiver que nous connaissons. En tous cas, cela nous apprend que nous ne sommes pas propriétaires de l’Eglise, encore moins du Règne de Dieu. En vérité, comme l’écrit St-Paul, « nous cheminons dans la foi, nous cheminons sans voir ».
Une fois semé, le grain disparaît en terre. Mais il travaille et la moisson est au bout.
Qui peut voir la récolte dans le grain ?
Le regard du croyant.
La graine de moutarde est à peine visible, tellement petite, et pourtant d’elle sortira un arbre.
Mais qui peut voir l’arbre dans la graine ?
Le regard du croyant car, nous assure St Paul, « il ne s’attache pas à ce qui se voit, mais à ce qui ne se voit pas. »

Décidément, « l’essentiel est invisible. »

Abbé Marcel Villers

Le sacrifice qui plaît à Dieu

Homélie de  l’abbé Marcel Villers pour le dimanche du Saint-Sacrement (Année B) – Theux le 3 juin 2018

Ce soir-là, à l’étage, dans une grande salle, Jésus rassemble ses disciples pour la dernière fois. En ce moment ultime, Jésus accomplit des gestes et prononce des paroles essentielles, des gestes et des paroles qui le définissent tout entier, des gestes et des paroles qui disent sa mission et expriment qui il est.

Il prit du pain, le rompit et le leur donna, en disant : Prenez, ceci est mon corps. Jésus se définit lui-même quand il fait ainsi du pain rompu le signe de son corps brisé, de sa vie donnée, de toute sa personne livrée par amour pour nous. De même, Jésus se définit quand il partage la coupe de vin en affirmant que son sang est versé et répandu pour la multitude. Ceci est mon sang, le sang de l’alliance.

Oui, vraiment, tout est clair. Jésus se définit en se donnant : comme le pain rompu et le sang versé. Jésus est don de soi et, par ce don, nourriture, source de vie pour la multitude. Ces gestes et ces paroles n’annoncent pas seulement le sacrifice que Jésus fait de lui-même sur la croix. Ils résument toute son existence : une vie livrée pour autrui. Pour nous, le Christ a été livré et s’est livré.

Sacrifice de la croix, sacrifice de la messe. Le sacrifice change de sens. Le sacrifice chrétien n’est plus dans l’immolation du corps, mais dans l’oblation du cœur ; il n’est plus dans le sang répandu, mais dans le don de soi. La croix du Christ a encore réuni les deux : le sacrifice sanglant et l’offrande du cœur. C’est un exemple que je vous ai donné, nous dit le Christ lors de la dernière Cène, afin que vous fassiez, vous aussi, comme j’ai fait pour vous. 

Et saint Paul d’expliciter : Vivez dans l’amour comme le Christ nous a aimés et s’est livré pour nous en offrant à Dieu le sacrifice qui pouvait lui plaire. Le sacrifice qui plaît à Dieu : vivre dans l’amour comme le Christ. Et Jésus précisera : il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime (Jn 15,13).

Le sens du sacrifice est hissé à sa plus pure expression. Nous ne sacrifions plus rien à Dieu, nous ne détruisons plus rien, taureaux ou agneaux. Il n’y a plus de sang répandu et aspergé, comme au temps de Moïse. Et le Christ, nous dit la lettre aux Hébreux, n’a pas répandu le sang des animaux, mais son propre sang. Il s’agit d’aller au bout de l’amour, de se soucier d’autrui jusqu’à y laisser sa vie, de consentir à mourir à la place d’autrui.

Sacrifice du Christ, sacrifice de la croix, sacrifice de la messe.
L’eucharistie, à travers le temps et l’espace, est la mémoire vivante et active de l’amour qui a poussé Jésus à proclamer la Bonne Nouvelle du Royaume, à se donner tout entier aux petits et aux malades, à livrer sa vie jusqu’au bout. Dans l’eucharistie, nous reconnaissons l’expression suprême de l’amour de Dieu pour les hommes : Dieu a tant aimé le monde qu’il lui a donné son Fils unique.

Sous les espèces du pain et du vin, c’est ce Fils unique qui nous est livré, offert. Dans le pain et le vin eucharistiques, c’est Jésus lui-même qui nous est donné, c’est à lui que nous sommes invités à communier. En célébrant la messe, l’Église se reconnaît comme née d’une vie livrée. En communiant, le chrétien manifeste que sa vie dépend du don que le Christ lui fait de la sienne.

De la célébration de l’eucharistie surgit un impératif : si le Fils de Dieu s’est livré pour nous, alors nous sommes entraînés à faire du don de soi notre réponse au Seigneur.
Tel est le sens profond du : Faites ceci en mémoire de moi.
Communier, c’est communier aux mêmes sentiments que ceux du Christ, lui qui ne s’est jamais retenu, mais toujours livré, donné. Communier, c’est donc un engagement, celui de vivre comme Jésus a vécu. Alors toute l’existence chrétienne devient mémoire du Christ et de son agir, corps livré et sang versé pour la multitude.
Tel est le sens chrétien de l’existence humaine : le don de soi.

Abbé Marcel Villers

Au nom de qui ?

Homélie de l’abbé Marcel Villers pour le dimanche de la Trinité (Année B) – Theux, le 27 mai 2018

Baptisez-les au nom du Père, et du Fils, et du Saint Esprit.

Quand Jésus ou, après lui, les apôtres, ont annoncé le Règne de Dieu comme tout proche ou ont pardonné et guéri des gens, les autorités religieuses leur ont aussitôt demandé : « Au nom de qui ? » Autrement dit, qui vous envoie ? qui vous mandate ? Bref, quel crédit, quelle autorité accorder à votre parole, à votre action ? Qui est derrière vous ?

« Au nom de qui ? » La réponse, nous la connaissons : Au nom du Père, et du Fils, et du Saint Esprit. Belle profession de foi ! Nous sommes face à une espèce de résumé du Credo des chrétiens. Mais cette réponse amène tout de suite une autre question : « Qui donc est ce Dieu : Père, Fils et Saint Esprit ? »

La diversité des religions correspond à des conceptions différentes du rapport entre l’homme et Dieu : soumission, confiance, crainte, etc. Si nous observons l’attitude prise pour prier, nous avons là une indication sur le lien entre l’homme et son Dieu. Le bouddhiste est assis. Le musulman est prosterné. Le chrétien est debout. Saint Paul nous donne la clé pour comprendre. L’Esprit que vous avez reçu ne fait pas de vous des esclaves, des gens qui ont encore peur ; c’est un Esprit qui fait de vous des fils. (Ro 8,14-15)

L’œuvre de l’Esprit est de nous relier à Dieu comme des fils à leur père. Poussés par cet Esprit, nous crions vers le Père en l’appelant « Abba ! » (Ro 8,16) Ce Dieu-Père, c’est Jésus qui nous l’a fait connaître. Dans sa prière, Jésus s’adressait à Dieu en lui disant : Abba, Père. (Mc 14,36) Et pour qualifier leurs relations, il disait : Nul ne connaît le Fils si ce n’est le Père, et nul ne connaît le Père si ce n’est le Fils. (Mt 11, 27) Cette profonde intimité entre Jésus et Dieu, entre le Fils et le Père, ce qui les unit si étroitement, c’est l’Esprit Saint. C’est lui le lien.

Être chrétien, c’est entrer dans cette intimité qui lie Jésus et son Père. C’est s’y laisser conduire par l’Esprit. Cet Esprit nous façonne à l’image du Fils, il nous configure au Christ. Et nous entrons ainsi dans une relation à Dieu qui est à l’image de celle que Jésus entretient avec le Père. Ainsi, lorsque ses disciples lui ont demandé comment il fallait prier, Jésus a répondu : Lorsque vous priez, dites : Notre Père qui es aux cieux. (Mt 6,9)

Nous commençons alors à saisir ce qu’il en est de ce Dieu que nous confessons Père, Fils et Saint Esprit. Voilà bien un des traits propres de la religion chrétienne : faire de Dieu un père, des êtres humains ses fils et ses filles, et donc des frères et des sœurs entre eux.

Le mystère de Dieu qu’exprime le concept de Trinité nous renvoie à l’expérience de la paternité, mais aussi de la filiation.
Que signifie pour nous être père et avoir un père ? Quelle est cette expérience que nous faisons de la filiation ? Nous sommes tous fils et toutes filles d’un père. Ce vécu éclaire inévitablement ce dont il est question quand on dit que Dieu est Père, Fils et Saint-Esprit.

Qu’est-ce qu’être père ? Qu’est-ce qu’être fils ? Qu’est-ce qui les unit ?
L’un donne à l’autre sa propre vie, son sang et aussi son identité, ses racines.
Le fils reçoit du père la vie, un nom, et entre dans une lignée, une famille.
Le tout crée entre eux un lien très fort, fait de communion et de ressemblance.
« Tel père, tel fils », disons-nous. On parle aussi d’esprit de famille.

Ainsi en est-il des relations au sein de la Trinité. Entre Jésus et le Père, il y a cette communion, cet échange incessant de vie et d’amour, cette ressemblance que façonne entre eux l’Esprit-Saint.
C’est pourquoi tous ceux qui se laissent conduire par l’Esprit de Dieu, ceux-là, écrit saint Paul, sont fils de Dieu.

Abbé Marcel Villers

Le chrétien est de race communautaire

Homélie de l’abbé Marcel Villers pour le dimanche de Pentecôte (Année B) – Theux, le 20 mai 2018

Avec la Pentecôte s’achève la Pâque du Christ et le renouveau de l’humanité. Ce renouvellement, cette nouvelle création, comment la caractériser ? Le Pape, un jour, a eu cette heureuse formule : C’est d’un tombeau vide qu’est née la fraternité.

Jésus n’est venu que pour annoncer le Règne de Dieu et réaliser autour de lui une ébauche de l’humanité nouvelle. Un des signes qu’il a donné de sa vision de cette humanité nouvelle, c’est le groupe des Douze rassemblé autour de lui. Parmi ces Douze, il y a de tout : des pêcheurs, des collecteurs d’impôt, des collaborateurs de l’occupant, des résistants. En les réunissant, Jésus manifeste clairement que le projet de Dieu, c’est bien de rassembler dans l’unité des hommes de toute condition, de toute langue et de toute culture. C’est bien ce que révèle la Pentecôte : Chacun d’eux les entendait dans sa langue maternelle.  C’est là l’œuvre de l’Esprit : la communion. Non pas uniformité, mais union dans la différence. C’est là le signe que constitue l’Église.

La nouveauté que fait surgir Jésus, c’est du neuf dans les groupes humains. Le premier objectif de Jésus fut de faire naître autour de lui une communauté. Avant sa mort, il y eut celle des Douze. Après, il y a ces communautés de disciples qui furent nommées « églises ». Oui, la vie fraternelle est la première répercussion parmi les hommes de l’action du Christ et l’œuvre de l’Esprit. Tous ceux qui étaient devenus croyants vivaient ensemble et mettaient tout en commun. Voilà ce que réalise l’Esprit à la Pentecôte et depuis la Pentecôte : des hommes de tout pays et de toute culture se comprennent et entendent proclamer, chacun dans sa langue, les merveilles de Dieu.

Cette évocation de l’Eglise n’est-elle pas un rêve ? Avec tout notre bon sens, nous nous rendons compte que la fraternité entre les hommes, on peut y croire, mais pour demain. Nous sommes d’accord avec St Paul quand il écrit que c’est la chair qui nous « mène » et engendre : haines, querelles, jalousie, colère, envie, divisions, sectarisme, rivalités.  Mais alors si la fraternité entre les humains est le signe que doit constituer l’Eglise au cœur du temps, nous devons convenir qu’on en est bien loin. Faut-il désespérer ?

Plus simplement, reconnaissons que le don de l’Esprit est nécessaire pour y arriver. Car voici ce que produit l’Esprit, écrit St Paul : amour, joie, patience, bonté, bienveillance, humilité et maîtrise de soi. Et il ajoute : laissons-nous conduire par l’Esprit. Conscients des difficultés et donc du témoignage défaillant que constituent l’Eglise et nos communautés, nous n’en sommes que plus encouragés à accueillir l’Esprit en ce temps de Pentecôte.

L’Église est bien ce projet de constituer au cœur du temps une assemblée fraternelle où chacun comprend et estime les autres, où l’union entre tous est le fruit de l’amour, comme à la Pentecôte. Le chrétien est, en effet, de race communautaire et c’est le premier témoignage qui lui est demandé. Là est le pourquoi de l’Église : manifester aux hommes que la fraternité est possible, que les hommes sont faits pour vivre ensemble, que l’amour est le fondement du lien social, que les différences ne sont pas des obstacles mais sources de richesse et d’unité.

Oui, nous en sommes loin. Reste à supplier avec ferveur l’Esprit-Saint.

Abbé Marcel Villers