La chronique de notre Curé du 25 juillet 2021

De la solidarité
à la fraternité

Durant la période de la guerre froide, le romancier existentialiste Albert Camus disait : « C’est le propre de chaque nouvelle génération de vouloir refaire le monde. La mienne y a renoncé mais elle a toutefois reçu une mission sans doute unique dans l’histoire de l’humanité : celle d’éviter que le monde ne se défasse ». Pour des raisons diverses, notre génération et les suivantes ont, me semble-t-il, à assumer des responsabilités aux deux niveaux : éviter que le monde ne se défasse et construire une autre manière de faire société. Ceci, hélas, n’est pas une utopie ou un vœu pieux, c’est de plus en plus une urgence qui s’impose. Le 21 juillet 2020, nous étions dans un répit de la pandémie de la Covid19, crise sanitaire qui est loin d’être terminée. En ce 21 juillet 2021, alors que des coins de la planète souffraient de chaleurs exceptionnelles, la Belgique avec ses voisins comptaient les morts et les disparus ainsi que les dégâts d’inondations inimaginables dues à un blocage dépressionnaire durant 48 heures. Qu’attendre du 21 juillet 2022 ? L’avenir nous le dira. Espérons que ce seront d’heureuses et paisibles retrouvailles nationales qui ne seront pas perturbées par je ne sais quel événement extrême !

« Et Dieu dans tout ça ? » lancent certains et même des pratiquants réguliers. Le Seigneur n’a pas besoin de défense métaphysique. D’ailleurs, il a osé une parole forte dans les textes retenus dans la liturgie de dimanche dernier. A travers Jésus pris aux entrailles devant les foules éperdues, il s’est redit source de compassion comme berger véritable. Pour moi, ce n’est pas un hasard, c’est inspiré, c’est providentiel. Le Dieu qui se révèle dans nos Évangiles n’est pas un être arbitraire ni justicier. Faut-il le répéter ? Oui, surtout quand certains de ses enfants les plus fidèles n’ont pas encore pris conscience de sa personne révélée dans le Christ Jésus. Dieu, dans sa toute différence, a un cœur, un cœur de père, un cœur de mère. Il ne peut être indifférent au sort de ses enfants. « Que fait Dieu lorsque naît un enfant handicapé ? » demandait le Père Roberti, fondateur de Foi et Lumière. « Il pleure avec les parents ! » Alors combien de larmes ne verse-t-il pas devant les existences brisées et bouleversées du fond de nos Vallées ? Il pleure, il pleure toujours davantage car, chaque jour sur notre planète, il a de plus en plus d’occasions de s’émouvoir ! Chaque jour, comme ce jour où « en débarquant, Jésus vit une grande foule. Il fut saisi de compassion envers eux parce qu’ils étaient comme des brebis sans berger… » (Mc 6, 30-34). N’oublions pas que, de compassion en compassion pour une humanité éprouvée, sa passion et sa mort sur la croix deviendront le signe ultime de son cœur blessé par nos misères !

Ce dimanche, la liturgie nous propose la version de Jean pour la multiplication des pains. La présentation y est plus soft, plus douce surtout pour les disciples qui sont d’abord assis autour de Jésus. Chez Marc, le contexte est plus bouleversant pour eux, j’y reviens mais le fil rouge est le même : Jésus passe le relais de son action généreuse et bienfaitrice.

Dans l’évangile de Marc, on peut imaginer les disciples enthousiastes. Ils rentrent avec succès de mission, portant une fatigue saine et légitime. Que Jésus va d’ailleurs prendre en compte. «Venez à l’écart et reposez-vous un peu. » C’est la vie avec Jésus quand tout roule : il fait beau et « cela marche ». Seulement voilà, l’humanité représentée par la foule a de nombreux besoins ; besoins d’éclairage et d’accompagnement, Jésus y répond en enseignant ; besoins basiques de nourriture et de santé et là ? Jésus passe le relais. Compatissant, il pousse les disciples à la compassion active tout en éprouvant leurs limites. « Où pourrions-nous acheter du pain pour qu’ils aient à manger ? » « Le salaire de deux cents journées ne suffirait pas pour que chacun reçoive un peu de pain. » (Jn). Chez Marc, les disciples, tout aussi dépassés et peut-être encore fatigués, arrivent avec une solution toute faite : « déjà l’heure est avancée, renvoies-les pour qu’ils s’en aillent dans les hameaux d’alentour et les villages pour s’acheter de quoi manger. »  Réponse incisive de Jésus : « Donnez-leur vous-mêmes à manger. » Là, les disciples font le même calcul que chez Jean : c’est infaisable. C’est Jésus qui les pousse à partir du peu disponible. « Combien avez-vous de pains ? Allez voir. » Chez Jean, c’est André qui, de lui-même, a fait un premier bilan tout aussi misérable ! Et l’on passe à l’étape suivante. La foule s’assied, Jésus bénit le pain et le rompt, les disciples le distribuent… vous connaissez la suite. Ceci n’est pas un miracle mais un signe. Un signe qui vaut, je crois, pour aujourd’hui et demain.

En ces heures, nous sommes tous choqués et perplexes. Certains sont brisés par une fatigue post-traumatique, d’autres porteurs de fatigues dues au don généreux de leur personne. Chacun à son niveau a des raisons de se sentir dépassé, surtout ceux et celles qui sont très impactés matériellement -si pas dans leurs relations proches. Tous, d’une manière ou d’une autre, nous sommes confrontés à nos limites. Pour les croyants, l’heure reste à la prière fervente qui nourrit l’attachement au Christ sans nous désengager de la réalité. Dans l’Évangile, les disciples mettent la réalité en question, pas Jésus ; ils lui font confiance pas à pas. Cela les mène, et nous aussi, à changer notre regard sur nos limites : avec peu, avec un peu partagé, des miracles deviennent possibles. Ce peu ne doit pas être de nos surplus matériels ou émotionnels. Il ne s’agit pas vider des armoires ou de faire quelque chose parce que l’on s’est senti impuissant. Le disciple reconnaît toutes ces limites devant le Seigneur, les lui offre et discerne avec lui ce qui paraît le mieux. Un exemple pour la période que nous vivons : il y a certes des urgences à rencontrer mais qui sera là dans les prochaines semaines, voire les prochains mois ? Pour une écoute, un déménagement, un réaménagement… Dès maintenant, le peu que nous avons est disponible : il s’agit de l’engager à bon escient au mieux possible.

En ces jours dramatiques, notre devise nationale s’est mise en œuvre au travers d’une entraide fantastique et d’une générosité sans mesure. Tous les intervenants au Te Deum l’ont souligné : « L’Union fait la force. » Ceci est un gage d’avenir, d’avenir pour les sinistrés, d’avenir pour nos sociétés. Je le disais en commençant : je ne sais pas de quoi sera faite notre prochaine fête nationale. Toutefois, je gage que l’expérience d’humanité que nous faisons collectivement devant l’adversité sera une pierre blanche qui nous permettra d’assumer les défis futurs, défis qui se précisent au travers du climat porteur de phases extrêmes mais encore des crises migratoires, sociales et économiques. Sans parler des conséquences : des scientifiques et des économistes parlent de plus en plus pour les années 2050 d’un scénario avec pic de notre système économique. Après plus de croissance, moins de population mais aussi moins de denrées disponibles… Bref si la nature ne nous le fait pas comprendre, nos interactions le feront : nos moyens sont limités et devront être partagés à bon escient et à grande échelle avec sans doute de fameux changements de priorité. C’est pourquoi, je prie pour que la solidarité que certains médias ont l’air de découvrir avant de passer à autre chose, la solidarité se transforme en fraternité. Fraternité, lieu de respect, d’égalité, de justice et paix dans la sobriété partagée et bienheureuse. Ceci est le défi qui s’impose à l’humanité toute entière. Défi que Jésus n’a jamais cessé de proposer à ses disciples. « Quand ils eurent mangé à leur faim, Jésus dit aux disciples : « rassemblez les morceaux en surplus pour rien ne se perde ». Ils les rassemblèrent et ils remplirent douze paniers avec les morceaux des cinq pains d’orge, restés en surplus pour ceux qui prendraient cette nourriture. »

La fin du verset me fait penser à la parole de Gandhi  : «  Souviens-toi que le monde a besoin même de ce que tu crois nécessaire pour toi ! »

Jean-Marc,
votre curé

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