Toussaint : le désir ou l’exploit

Homélie de la fête de Toussaint. Theux 2022

A-t-on jamais proféré plus invraisemblable appel à la joie ? C’est au cœur d’une situation de malheur, au cœur de la pauvreté, de l’affliction, de la persécution que Jésus situe la joie. « Réjouissez-vous, soyez dans l’allégresse ! »

Toutes ces situations que nous considérons comme néfastes et que nous nous efforçons d’éliminer ou fuir, les voilà célébrées par Jésus. Personne n’a ainsi chanté la pauvreté, la faim, les larmes. Personne n’en a jamais fait le chemin du bonheur.

Nous butons sur les béatitudes.

Il ne faut pas avoir lu Marx pour demander à qui profite cette religion qui console les opprimés par l’espoir d’une récompense éternelle.

Éloge des faibles et des impuissants, les Béatitudes semblent encourager la résignation et à supporter malheurs et souffrances.

Exaltation de l’homme écrasé et abaissé, les Béatitudes paraissent une morale pour esclaves. On n’échappe pas à de telles pensées lorsqu’on entend cet hymne à la joie proféré par Jésus.

Et pourtant, elles constituent le joyau de l’Évangile et indiquent un chemin, celui du devenir disciple de Jésus. C’est pourquoi d’ailleurs nous les proclamons en ce jour où nous fêtons tous les saints. Elles nous révèlent ce qui fait un saint, une sainte. Non un programme d’actions à accomplir, encore moins d’exploits à réaliser.

Mais un désir. Un désir sans cesse aiguisé et qui creuse au cœur de l’homme comme un gouffre, un vide, une sorte d’appel d’air.

Les Béatitudes nous disent que ni les richesses, ni la force, ni le pouvoir, ni les plaisirs ne peuvent combler ce vide que Dieu creuse en nous.

« Heureux les pauvres de cœur », ceux que rien ne rassasie et qui sont toujours en manque car rien ne vient les satisfaire.

Le saint vit les béatitudes, il veille à cultiver le désir, cette béance grande ouverte au cœur de l’homme qui cherche Dieu. Voilà ce que Jésus nomme le bonheur, la béatitude.

Nous sommes aux antipodes de notre vision spontanée du bonheur que nous concevons plutôt en termes de satisfaction et d’assouvissement. Nous sommes bien les enfants d’une société de consommation ! Pour nous, être heureux, c’est être rassasié.

Jésus, lui, prêche l’insatisfaction. Il proclame heureux les êtres de désir, les affamés, les inconsolés. Bienheureux les pauvres, ceux qui ont faim et soif, les insatisfaits, les inconsolables ! La sainteté n’est pas dans l’exploit, elle est dans le désir.

Voilà pourquoi ce n’est pas la sérénité qui caractérise la vie chrétienne, mais l’amour. C’est que l’amour est plus proche de la passion et du désir. Et puis, l’amour n’est jamais rassasié, il est toujours insatisfait car on n’en a jamais fini d’aimer. Qu’est-ce que la mort pour le croyant ? Une plongée dans cet océan d’amour qu’est notre Dieu. Nos défunts, nos chers disparus sont comblés, enfin. Ils ont trouvé celui qui seul peut rassasier le cœur humain. Enfin, ils reposent en paix.

Abbé Marcel Villers

Fêtes et temps liturgiques : la Toussaint

LA TOUSSAINT

A l’origine du culte des saints, il y a celui des martyrs, dont l’anniversaire de la mort est célébré chaque année par la communauté réunie autour de leur tombe. Le culte des martyrs n’est en fait qu’une variété du culte des morts. La différence consiste en ce que « les réunions d’anniversaire rassemblent non seulement la famille mais toute la communauté locale, et se poursuivent non plus pendant une ou deux générations mais indéfiniment. » (P. Rouillard, Le culte des saints au temps des Pères, in Assemblées du Seigneur, n°89, Bruges, 1963, p.73)

C’est en Orient que les martyrs ont d’abord été honorés, dès le 2e s., d’un culte spécifique. A Rome, ce sera au 3e s. Jusqu’au milieu du 4e s., on ne vénère un martyr que sur sa tombe par un culte purement local. Dans le courant des 5e et 6e s., en Orient comme en Occident, on en vient à fêter des martyrs venant d’autres Églises. « Ces fêtes sont nées à l’occasion de l’arrivée de reliques. La translation et la distribution des reliques ont été les facteurs déterminants de l’extension géographique du culte des martyrs. » (Rouillard, p.83) A côté des martyrs, on va aussi célébrer les évêques, puis les apôtres. Ainsi, on passe progressivement d’une célébration de type funéraire à une fête, d’un culte local à une reconnaissance universelle, des martyrs aux saints de tous ordres.

Les dernières grandes persécutions, au 4e s., font des milliers de martyrs, en Orient surtout, ce qui rendit impossible toute commémoration individuelle. Aussi, dès la fin du 4e s., l’Église syrienne met en place une fête commémorant cette multitude de tous les saints. Sous l’influence de l’Orient, au 5e s., Rome fête tous les saints le premier dimanche après la Pentecôte, au terme des célébrations pascales. C’est, en effet, le mystère même de Pâques, mystère de mort et de résurrection, que nous célébrons en commémorant tous les saints. A la suite du Christ, ils sont passés, par la croix, à la gloire de Dieu. « Foule immense que personne ne peut dénombrer, debout devant le Trône » (Ap 7,9).

Cette fête est reportée au 1er novembre lorsque saint Grégoire (590-604), grand organisateur de la liturgie romaine, fixe les Quatre-Temps (trois jours de jeûne et de prière) de printemps (en lien avec les moissons) à la semaine de la Pentecôte. Comme la fête de Toussaint attirait les foules, il a semblé préférable de la célébrer quand moissons et vendanges sont terminées.

Peu après, en 609, le Pape Boniface IV (608-615) institue le 13 mai une fête commémorant « la consécration du Panthéon romain, transformé en église chrétienne (photo ci-contre), et la translation de nombreuses reliques dans cet édifice » (Missel de l’Assemblée chrétienne, Bruges, 1964, p. 1660) à la place de tous les dieux dont les statues ornaient ce temple. Boniface IV lui donna le nom de Sainte-Marie-aux-Martyrs. La prétention de la Rome antique à réunir tous les dieux connus devient avec l’Église celle de rassembler en son sein tous les saints. En 835, le Pape Grégoire IV (827-844) fusionne les deux fêtes dans la célébration que nous connaissons aujourd’hui.

La Toussaint est une célébration de l’unité de l’Église, formée de cette foule immense rassemblée en un seul corps, celui du Christ, unissant l’Église de la terre à celle des saints du ciel, pour chanter la gloire de Dieu.

Abbé Marcel Villers

Clés pour lire l’évangile de Matthieu. 50. Les gens heureux

Dans cette série hebdomadaire, nous voulons fournir des clés pour ouvrir et apprécier l’évangile de Matthieu dont nous suivons la lecture liturgique. Aujourd’hui : Mt 5, 1-12 de la fête de Toussaint.

50. Les gens heureux 

« Le Royaume des Cieux est à eux. » (Mt 5, 10)

C’est le monde à l’envers que nous présentent ces béatitudes. Un monde inversé où le bonheur n’est pas promis aux riches, aux battants, ni aux puissants. Un monde à contre-courant où le bonheur est annoncé aux pauvres, aux doux, aux affligés, aux cœurs purs et miséricordieux, aux artisans de paix et aux victimes de la haine et de la violence. Mais qui se trouve ainsi désigné ? Qui est pauvre, doux, victime ?

D’abord, Jésus lui-même dont les béatitudes dressent en quelque sorte le portrait. Il est le miséricordieux, le pacifique, le pur. C’est lui le Fils bien-aimé qui, par son exemple, nous livre le secret du bonheur. Et de la sainteté. Et de Dieu. Dieu est bien l’inimaginable que seul Jésus, son Fils bien-aimé, pouvait révéler. Jésus est l’image du Dieu invisible, d’un Dieu pauvre, doux, miséricordieux, pacifique, persécuté.

Les saints

En cette fête de Toussaint, nous célébrons et prions la foule immense et innombrable, l’immense cortège de tous les saints, connus et inconnus, qui ont mis leur foi en Jésus. Les saints ne sont pas d’abord des hommes et des femmes aux vertus héroïques, mais, comme nous tous, des pauvres, des affamés, des affligés qui se sont laissé transfigurer et porter par le Christ.
Ce sont les humbles, les pauvres de cœur.
Ce sont les affamés qui aspirent à la justice.
Ce sont les cœurs purs qui jugent sans parti-pris.
Ce sont les facteurs de paix et d’unité.
Ce sont les lèvres qui refusent le mensonge.
Ce sont les cœurs doux et les mains miséricordieuses.
Ce sont les yeux tendus vers la terre promise où ils seront appelés fils de Dieu.

Abbé Marcel Villers