Clés pour lire l’évangile de Luc 42. La porte étroite ou fermée

Dans cette série hebdomadaire, nous voulons fournir des clés pour ouvrir et apprécier le texte de l’évangile. Cette semaine, Lc 13, 22-30 du 21e dimanche ordinaire.

42. La porte étroite ou fermée

N’y a-t-il que peu de gens qui soient sauvés ? (Lc 13, 23)

Jésus ne répond pas à la question du nombre des sauvés. Pour lui, ce qui importe n’est pas demain, ou de savoir ceci ou cela sur l’au-delà, ce qui importe, c’est ici et maintenant se décider devant l’appel de Dieu. « Efforcez-vous d’entrer par la porte étroite » (13, 24). Il n’y a plus d’élus ou de sauvés, il n’y a que des appelés.

Mais le temps presse. C’est ici et maintenant que se joue demain. La porte fermée, il sera trop tard. « Vous vous mettrez à frapper à la porte… il vous répondra : Je ne sais pas d’où vous êtes » (13, 25). Il n’y a pas de place réservée. L’appel du Seigneur est adressé à tous les peuples de la terre. Et il y sera entendu. « On viendra de l’Orient et de l’Occident, du nord et du midi, prendre place au festin dans le Royaume de Dieu » (13, 29).

Il y a des derniers qui seront premiers, et des premiers qui seront derniers.

En conclusion de la parabole de la porte fermée (Lc 12, 24-30), on trouve cette sentence généralisante sur les premiers et les derniers. Elle appartient à la catégorie des proverbes utilisés dans la culture juive de l’époque et qui visent à enseigner une certaine sagesse de vie : « beaucoup d’appelés, peu d’élus » ; « qui s’élève sera abaissé, qui s’abaisse sera élevé » ; « quiconque demande reçoit » ; « à qui on donne beaucoup, beaucoup sera demandé » ; etc.

Ces sentences ne découlent pas de la parabole. Elles y sont accolées à une époque où on n’en comprenait plus le sens originel, car on avait perdu le contexte primitif, celui dans lequel Jésus l’avait prononcée. On transforma alors les paraboles en leçons de morale générale.

Abbé Marcel Villers

Le feu sur la terre : comme je voudrais qu’il soit allumé !

Je suis venu apporter un feu sur la terre, et comme je voudrais qu’il soit déjà allumé !

Incendier la terre, mettre le feu au monde : comment comprendre ce projet fou, cette mission que Jésus s’attribue ? Ce feu, c’est d’abord celui qui le brûle, l’ardent désir, la passion qui l’anime : le feu de l’amour capable de transfigurer l’humain. Ah ! Comme je voudrais qu’il soit allumé, dit-il. Impatience, attente ardente qui laisse deviner la passion qui dévore Jésus. Il n’est pas installé dans la paix d’un site tranquille, retiré dans le calme de la nature. Il n’est pas plongé dans la méditation ou l’étude. Jésus est sur les routes, toujours en mouvement, jamais en repos, pressé et passionné par son Père, le Royaume et la misère des hommes.

Le chrétien a les yeux fixés sur Jésus, qui est à l’origine et au terme de la foi, comme dit la lettre aux Hébreux que nous venons d’entendre. Jésus est notre modèle et comme lui, le chrétien est un passionné, passionné de Dieu et de son règne, passionné de l’homme et de son salut.

Cette passion a un prix, elle coûte à Jésus, à ses disciples.
Comme Jérémie jeté au fond d’une citerne, Jésus sera poursuivi, abattu en raison de la vérité de sa parole et de sa passion incendiaire pour Dieu, pour l’homme. Mais il n’est pas le seul, il est le premier d’une foule immense de témoins, comme dit la lettre aux Hébreux. Cette foule de chrétiens qui au long des siècles ont été rejetés, torturés, exécutés parce qu’ils brûlaient de mettre le feu de l’amour au cœur de l’humanité.

Tel est le baptême dont Jésus parle. Telle est l’humiliation de la croix qu’il a endurée. Tel est le sacrifice sanglant que subissent les martyrs, ces hommes, ces femmes qui, aux quatre coins de la terre, sont poursuivis et éliminés en raison de leur passion pour Jésus.

En Chine aujourd’hui, combien sont-ils ces évêques, prêtres, fidèles jetés en prison ?
En Inde, les nationalistes hindous s’en prennent aux chrétiens, comme cette femme qui faillit être brûlée vive en plein rue. En Égypte, les coptes connaissent les massacres à la bombe dans leurs églises.
Et la liste est longue. On estime qu’en 2017, 3000 chrétiens ont été assassinés pour leur foi.
Les yeux fixés sur Jésus, ils ont enduré humiliation et haine, ils ont résisté jusqu’au sang.

Jésus avait prévenu : Pensez-vous que je sois venu mettre la paix dans le monde ? Non, mais plutôt la division.

Jésus et son message ne peuvent laisser indifférents. Chacun est sommé de choisir face à cet incendiaire venu jeter le feu sur terre. Ce feu s’attaque à nos maisons et aux liens familiaux. Il suffit que l’un prenne parti pour Jésus et voilà la division installée. Le père contre le fils et le fils contre le père, la mère contre la fille et la fille contre la mère.

Voilà qui était courant aux premiers temps de l’Église.

Ce l’est tout autant aujourd’hui dans de nombreux pays où devenir chrétien implique de renoncer aux traditions, à la religion de sa famille. C’est considéré évidemment comme une trahison, un reniement des siens. Cela devient aussi de plus en plus fréquent chez nous où l’adhésion à Jésus n’est plus un héritage mais un choix personnel, et donc souvent incompris.

Être chrétien ne va plus de soi dans notre société. Il faut désormais être capable de s’arracher à l’ambiance et à l’esprit du temps, être capable de rupture avec les priorités que se donne notre société.

Contre une société de consommation, qui abreuve les gens de hochets, faire le choix d’une certaine sobriété. Contre la course au profit, s’efforcer de vivre la gratuité. Contre une civilisation de plaisir à outrance, choisir le renoncement.
Être chrétien est le fruit d’une décision, d’une rupture qui ira avec division et incompréhension. C’est que, dit Jésus, je ne suis pas venu mettre la paix dans le monde.

Abbé Marcel Villers
Homélie pour le 20ème dimanche ordinaire (Lc 12, 49-53)

 

Clés pour lire l’évangile de Luc 41. La division

Dans cette série hebdomadaire, nous voulons fournir des clés pour ouvrir et apprécier le texte de l’évangile. Cette semaine, Lc 12, 49-53 du 20e dimanche ordinaire.

41. La division

Pensez-vous que je sois venu mettre la paix ? Non, mais la division.
(Lc 12, 51)

Jésus ne peut laisser indifférent. Chacun est sommé de choisir face à cet incendiaire « venu apporter un feu sur la terre. » (12, 49) Ce feu s’attaque à nos maisons et aux liens familiaux. Il suffit que l’un prenne parti pour Jésus et voilà la division installée : « le père contre le fils et le fils contre le père ; la mère contre la fille et la fille contre la mère. » (12, 53)

Ce facteur de division qu’est Jésus et son annonce de la venue du Règne de Dieu engendre complots et volonté de s’en débarrasser. Il sait qu’il va être rejeté et tué. « Je dois recevoir un baptême et quelle angoisse est la mienne ! » (12, 50) C’est aussi celle de ces innombrables chrétiens poursuivis, chassés, assassinés pour leur foi.

Le feu

« Dans la Bible, Dieu se révèle dans le feu : au buisson ardent (Ex 3, 2), au mont Sinaï (Ex 19, 18), aux yeux des prophètes (Ez 1, 4). Le feu fait aussi partie du rituel des sacrifices au temple où à l’occasion il tombait du ciel pour dévorer l’holocauste (1 R 18, 39). Le feu a toujours été considéré comme une des forces de la nature. Il rappelle l’œuvre de la création divine. C’est pourquoi il est interdit de faire du feu le jour du sabbat (Ex 35, 3). Purificateur par excellence, le feu est l’instrument du châtiment divin (Ps 50, 3 ; Mc 9, 49 ; Ap 8, 9) ; mais il est aussi symbole de forces purificatrices positives comme le baptême (Mt 3, 11) ou l’amour (Ct 8, 6). » (André CHOURAQUI, Dictionnaire de la Bible et des religions du livre, 1985)
En Lc 12, 49, le feu évoque l’Esprit-Saint car Jésus avait pour mission de « baptiser dans l’Esprit-Saint et le feu » (Lc 3, 16). Les apôtres seront « baptisés dans l’Esprit-Saint » à la Pentecôte (Ac 1,5).

Abbé Marcel Villers

18ème dimanche ordinaire. L’insensé

Grenier du pays dogon (Géo)

Gardez-vous de toute âpreté au gain.
La passion de posséder est de tous les temps. Nul n’échappe à cette gourmandise première à laquelle se réduit souvent notre recherche du bonheur. Comme si être heureux consistait à amasser, entasser, posséder. Vanité. Illusion. La vie d’un homme, fût-il dans l’abondance, ne dépend pas de ses richesses. Recherchez les réalités d’en haut, proclame St Paul. Et d’ajouter : faites mourir en vous cet appétit de jouissance qui est un culte rendu aux idoles.

Que dire alors de cet homme riche, aux affaires prospères, dont les placements ont beaucoup rapporté ?
Le voici avec un coffre bien rempli et vivant dans l’abondance. Enfin, la belle vie, se dit-il à lui-même, te voilà avec des réserves pour des années. Repose-toi, mange, bois, jouis de l’existence.
N’est-ce pas ainsi que nous voyons le bonheur, la réussite d’une vie ? Cette belle vie que les jeux télévisés ou le Lotto nous font miroiter sans oublier la publicité qui n’a qu’un mot à la bouche : « Profitez ». « Profitez » : cette injonction, ce slogan résume bien pour nos dirigeants politiques et la plupart d’entre nous la source de tout bien et le moteur du progrès, réduit le plus souvent au pouvoir d’achat.

La richesse est vraiment une épreuve, l’occasion d’une tentation pour le chrétien. Tentation de mettre sa foi en ses richesses. Alors, on se sert de l’argent pour échapper à la condition humaine, tricher avec ses limites. L’argent donne l’illusion de la toute-puissance. On devient ainsi ce qu’on possède : on s’identifie à sa fortune, à son train de vie et on court derrière le profit car on a peur de manquer, d’argent, ou de moins en gagner.

Mais tu es fou, nous crie Dieu. L’infarctus te guette, le cancer te menace, la mort t’attend. Alors ce que tu auras mis de côté, qui l’aura ? Jésus ne brandit pas la mort comme un épouvantail. Il rappelle avec réalisme que le sens de la vie, le secret du bonheur est ailleurs. Même si l’argent peut y contribuer, la vie de l’homme, nous dit Jésus, ne dépend pas de ses richesses. Elles sont même un redoutable danger pour qui se laisse séduire par ses mirages. Nos années passent comme un songe, dit le psaume, comme l’herbe qui fleurit le matin, mais le soir se fane. Apprends-nous, Seigneur, la vraie mesure de nos jours pour que nos cœurs pénètrent la sagesse. Il s’agit de reconnaître notre fragilité humaine et de pratiquer l’abandon dans les mains d’un autre. Le croyant accepte la dépendance d’amour envers Dieu, ce qui lui permet de se libérer de toutes les fausses sécurités.

Gardez-vous de toute âpreté au gain, nous conseille Jésus.
Le Seigneur ne blâme pas l’économe, ni celui qui fait fructifier les biens de ce monde. Ce qu’il reproche, c’est la visée. Ce que tu auras mis de côté, qui l’aura ? C’est la mort qui arrive à celui qui amasse pour lui-même au lieu d’être riche en vue de Dieu. Ce que Jésus condamne, c’est la stérilité de cette existence. Nous dirions aujourd’hui le profit à tout prix, la spéculation financière sans lien avec la réalité du travail et de la production.
Autrement dit, pour qui le riche de l’évangile, chacun de nous, a-t-il travaillé ? Quels fruits ont porté ces richesses amassées pour soi-même ? Ceux que le Seigneur blâme, ce sont ceux qui ne font pas fructifier leurs richesses en les partageant avec leurs frères dans le besoin. Voilà ce que signifie être riche en vue de Dieu : partager.

Abbé Marcel Villers
Homélie du 18e dimanche ordinaire Lc 12, 13-21.