Clés pour lire l’évangile de Luc

Dans cette série hebdomadaire, nous voulons fournir des clés pour ouvrir et apprécier le texte de l’évangile. Cette semaine, nous poursuivons la lecture continue de Luc : Lc 9, 18-22.

30. Et vous, que dites-vous de moi ?

Pierre prit la parole et dit : Le Christ, le Messie de Dieu. (Lc 9, 20).

Le comportement et les paroles de Jésus déconcertent ses contemporains et ne cessent de les interroger. Ainsi pour certains, il était Jean-Baptiste « ressuscité d’entre les morts » ; pour d’autres, « c’est le prophète Élie qui est apparu » ; pour d’autres encore, « c’est un prophète d’autrefois qui est ressuscité. » (9, 7-8)

Tous réduisent ainsi Jésus et son agir à du connu, à des personnages du passé. Ce faisant, pour se rassurer, ils nient la nouveauté qu’est Jésus, sa personne et sa mission. De plus, les personnages cités sont considérés comme des précurseurs du Messie. Faire de Jésus un précurseur, c’est nier qu’il soit celui qui doit venir établir le nouvel ordre du monde, celui de Dieu.

Contre ces interprétations, Pierre affirme que le Christ est venu, que c’est lui, cet homme Jésus. Il est le Messie et avec lui le Royaume de Dieu est déjà là.

Les anciens, les grands prêtres et les scribes

« Il faut que le Fils de l’homme soit rejeté par les anciens, les grands prêtres et les scribes. » (9, 22) A l’époque de Jésus, « le Sanhédrin est le collège suprême qui gouverne le peuple juif. Il est composé de trois classes : les anciens qui sont les représentants de l’aristocratie ; les grands prêtres, celui en fonction et les démissionnaires, ainsi que les membres des quatre familles dans lesquelles on choisissait généralement le grand prêtre ; les scribes ou docteurs de la Loi qui appartenaient le plus souvent au parti des pharisiens. Le Sanhédrin comptait 71 membres, y compris le grand prêtre en fonction qui en était le président. » (Dictionnaire encyclopédique de la Bible,1960) C’est ce collège qui jugea Jésus et le condamna à mort.

Abbé Marcel Villers

Le chrétien est un boiteux

Il se sépara d’eux et il était emporté au ciel.

Jésus est arrivé au terme de sa course. Venu du ciel pour partager la condition humaine, il retourne là d’où il est venu : au ciel.
Tout au long de son temps terrestre, il a manifesté l’amour de Dieu pour les petits et les pauvres, les malades et les pécheurs, annonçant ainsi un monde nouveau. Mais « les siens ne l’ont pas reçu » (Jn 1,11), ils l’ont supprimé en le crucifiant, mais Dieu l’a ressuscité le troisième jour. L’Ascension, c’est la victoire de Jésus, il est au ciel, assis à la droite de Dieu.

Avec toute son humanité, Jésus est monté au ciel. Il est le Premier. « Je pars vous préparer une place… je reviendrai et je vous emmènerai auprès de moi, afin que là où je suis, vous soyez vous aussi » (Jn 14, 3). Là où est Jésus, là nous serons. Le ciel est l’avenir de l’homme, le terme et donc le sens de notre existence. On comprend que les apôtres fixaient le ciel où Jésus s’en allait. Ils ont raison de le fixer. Là est l’aboutissement de notre vie.

Alors, nous dit saint Paul, « recherchez les réalités d’en haut, c’est là qu’est le Christ. Pensez aux réalités d’en haut, non à celles de la terre… » (Col 3, 1-3). L’Ascension nous détournerait ainsi de la terre et des hommes. Il est vrai qu’à certaines époques, les chrétiens ont succombé à cette tentation. À force, comme les apôtres, de fixer le ciel, ils en étaient arrivés à mépriser cette terre et la condition humaine. La vie dans ce monde était vécue comme un temps d’épreuve, une sorte de test pour obtenir le droit d’entrer au ciel, notre véritable destination. La prière du Salve Regina exprime bien cette conception. S’adressant à la Vierge Marie, elle dit : « Vers toi nous élevons nos cris, pauvres enfants d’Ève exilés. Vers toi nous soupirons, gémissant et pleurant dans cette vallée de larmes. »

En contre-point à ce regard exclusif tourné vers le ciel, les anges nous interrogent. Pourquoi restez-vous là à regarder vers le ciel ? Le départ du Christ est appel à l’engagement en ce monde. La foi n’est pas une fuite ou une démission. Elle ne se satisfait pas de cette terre telle qu’elle est, souvent une sinistre vallée de larmes pour bien des hommes et des femmes. Un autre monde est possible, une autre terre est attendue.

Au cœur de l’histoire, le chrétien avance en boitant, les pieds dans la glaise, et même dans la boue, mais tout autant tendu vers Celui qui nous attend au ciel, auprès de Dieu. L’Ascension, loin de nous détourner de la terre et de l’humain, nous y ramène. Elle définit le point stratégique de toute vie chrétienne : tendue entre le désir du ciel et le service des hommes.

Pourquoi restez-vous là à regarder vers le ciel ?
Comme les apôtres, le chrétien a le visage tourné vers le ciel, car notre avenir s’y tient caché avec le Christ. C’est là qu’est l’aboutissement de notre salut. Regarder vers le ciel, ce n’est pas fuir notre condition, Au contraire, c’est lui donner tout son sens. Car en même temps qu’il « recherche les choses d’en haut » (Col 3,1), le chrétien entend l’appel pressant de ses frères à plus de justice et de dignité.

Le chrétien est condamné à boiter.  Il habite ce monde et ses limites, mais il se veut déjà tendu vers le ciel, auprès du Christ. Le chrétien veut les contraires : le ciel et la terre, Dieu et ses frères.

Pourquoi restez-vous là à regarder vers le ciel ?
Sans le ciel, la terre est vide.
Sans la terre, le ciel n’est qu’un rêve.

Abbé Marcel Villers
Homélie de la fête de l’Ascension, Theux, le 30 mai 2019.
Illustration : Ascension, 1681, plafond du chœur de l’église de Theux

Clés pour lire l’évangile de Luc

Dans cette série hebdomadaire, nous voulons fournir des clés pour ouvrir et apprécier le texte de l’évangile. Cette semaine, Lc 24, 46-53 de la fête de l’Ascension.

28. Il se sépara d’eux

Il faut que s’accomplisse tout ce qui a été écrit à mon sujet (Lc 24, 44).

Nous sommes à la fin de l’évangile de Luc. L’événement de l’Ascension se déroule le soir du jour de Pâques manifestant ainsi que la résurrection de Jésus ne peut être séparée de son entrée dans la gloire de Dieu. Il s’agit d’un seul mystère exprimé par deux images : sortie du tombeau et montée au ciel.

« La conversion sera proclamée en son nom pour le pardon des péchés à toutes les nations. A vous d’en être les témoins. » (24, 47-48) Telle est désormais la mission des apôtres et de l’Église à travers les siècles : proclamer le salut obtenu par le Christ. Ainsi ce que les Écritures anciennes annonçaient est arrivé : Dieu est pardon. Cette bonne nouvelle est destinée à tout homme et rend universelle la mission de l’Église.

Monter au ciel

« Énoch, Élie et Moïse sont censés avoir bénéficié d’une ascension. Comme on ignorait le lieu de leur sépulture, il était aisé de recourir à ces légendes pour justifier cette absence de tombeau. Mais cette concession est largement compensée par la spiritualisation que la Bible leur impose : ces hommes n’ont pu monter au ciel qu’en raison de leur justice, et par une initiative de Dieu qui les a enlevés ; leur séjour aux cieux est d’ailleurs provisoire car ils doivent redescendre sur terre pour achever leur vie et pour annoncer la proximité des derniers temps.

Ainsi le Christ est enlevé à la manière d’Énoch et d’Élisée ; comme pour ces derniers, l’enlèvement du Seigneur est provisoire : il reviendra un jour accomplir les derniers temps… Mais on eût tôt fait de dépasser cette imagerie trop matérielle en estimant que l’ascension est la réplique normale à l’humiliation de la croix ; elle réalise la loi fondamentale du mystère pascal : toute mort conduit à la gloire. » (Missel de l’Assemblée chrétienne, Bruges, 1964) Autrement dit, pas de différence entre résurrection et ascension qui sont deux expressions du même mystère.

Abbé Marcel Villers

L’expérience de l’absent

Vous avez entendu ce que je vous ai dit : Je m’en vais… je pars vers le Père. 

C’est bien la première expérience que nous avons de Jésus : son absence. Celui que nous aimons, celui en qui nous croyons, celui qui donne sens à notre vie, celui-là, il est pour nous d’abord un absent. Et plus nous l’aimons, plus nous ressentons douloureusement son absence.
Thérèse de Lisieux parle de « nuit » pour traduire la détresse qui l’habite au cours des dix-huit mois qui précèdent sa mort.
Mère Teresa, la sainte de Calcutta, a passé la plus grande partie de sa vie dans l’obscurité de la foi. Dans des lettres, elle évoque « le tunnel », les « tortures de la solitude », « la terrible obscurité en moi, comme si tout était mort ».

N’est-ce pas la situation normale du chrétien, celle qu’évoquent de nombreuses paraboles de Jésus : le Maître est parti. Jésus est d’abord celui qui nous échappe, celui qui reste l’insaisissable. Sans cela, y aurait-il place pour la foi ?
Nous prions Jésus avec ferveur, mais cela ne fait qu’augmenter le désir de sa présence. Et voilà que la prière nous laisse sur notre faim, souvent encore plus seuls. Pourtant, nous le savons bien : nul ne peut voir Dieu, encore moins l’atteindre ou l’étreindre. Toujours, et par définition, il nous échappe. Jésus aussi.
Serions-nous condamnés à être des gardiens de musée ou de cimetières, ces lieux où l’on entretient le souvenir des disparus ? Est-ce cela être chrétien : des nostalgiques de Jésus ?

Si quelqu’un m’aime, nous répond Jésus, il gardera ma Parole. Bref, il me sera fidèle. Voilà en quoi consiste l’être chrétien. Les chrétiens sont des fidèles. Être fidèle, c’est d’abord avoir un lien avec quelqu’un, lien personnel, lien fait de confiance et de durée. Le chrétien, c’est un fidèle de Jésus avec qui il est lié par une relation personnelle, la plus profonde qui soit : l’amour.

Si quelqu’un m’aime, répète Jésus, il gardera ma Parole. Fidèlement. Qui dit fidélité, ne dit pas répétition servile ou mécanique. Souvenons-nous de la parabole des talents. Le Maître est parti et ses ouvriers doivent garder fidèlement les talents reçus. À son retour, le Maître appelle « fidèles serviteurs » ceux qui ont fait fructifier la somme reçue, mais pas celui qui la restitue telle quelle, qui l’a conservée intégralement.
C’est la Parole de Jésus, son Évangile, que nous avons reçu en dépôt. Lui, absent, que devons-nous en faire ? Si quelqu’un m’aime, nous répond Jésus, il gardera ma Parole.
Cela veut dire non pas la conserver « au frigo », ni la consommer, mais lui faire porter du fruit, la développer, faire surgir toutes ses potentialités. Mettre à profit l’absence du Maître, c’est faire éclater les richesses nouvelles de sa Parole. Bref, être créatif. La fidélité n’est pas dans la répétition, mais dans la fécondité.

Voilà pourquoi le Père nous envoie l’Esprit-Saint. L’Esprit-Saint, dit Jésus, que le Père enverra en mon nom, lui, vous enseignera tout et vous fera souvenir de tout ce que je vous ai dit.
Fidélité à Jésus, à sa Parole. Oui, mais on n’est pas chrétien aujourd’hui comme hier. Toujours, il faut sortir du neuf de l’Évangile afin de répondre aux besoins des temps nouveaux. C’est l’œuvre de l’Esprit-Saint qui fait de nous des fidèles, non de la lettre, mais de l’esprit de Jésus. Cela grâce à l’amour.

Car si quelqu’un m’aime, il gardera ma Parole.

Abbé Marcel Villers
Homélie pour le 6ème dimanche de Pâques, Theux, le 26 mai 2019