Si le grain de blé ne meurt… – Homélie pour les funérailles de Léon Houbeau

Léon, avec son frère Joseph, était agriculteur, et je crois qu’il l’était aussi dans l’âme ! La nature et la terre, ça se respecte : à vouloir trop l’exploiter et la maîtriser, on voit les dégâts que cela fait. Elle dépend peut-être un peu de notre travail, mais nous dépendons aussi beaucoup d’elle : le climat trop humide ou trop sec nous rappelle à l’ordre !

Autrement dit, cette nature peut être aussi un maître de vie, avec ses rythmes, ses saisons… Il nous faut nous mettre à son écoute et apprendre à marcher avec elle, à son rythme, en devenir partenaire et complice. Elle nous pousse à devenir attentifs, à s’oublier un peu soi-même pour tenir compte d’elle et, par ricochet, des autres. Elle nous oblige à la patience : ce n’est pas en tirant sur la jeune tige qu’elle poussera plus vite.

Léon a dû aussi bien comprendre que le grain de blé doit passer par la nuit et le froid de la terre, être enfoui longtemps avant d’émerger et de donner du fruit, croissance dont on n’a pas la maîtrise. Finalement, petit à petit, ont dû se forger en lui un tas de valeurs, si proches de l’Évangile : Jésus, d’ailleurs, était fils d’un petit village, et beaucoup de ses histoires s’inspirent de la nature qu’il voyait.

En ce sens, sans doute sans le savoir, Léon a été aussi ‘serviteur de Jésus’ et s’est mis à sa suite. C’est pourquoi, vaut pour lui cette parole de Jésus : Là où je suis, là aussi sera mon serviteur, et si quelqu’un me sert, mon Père le récompensera, et il donnera du fruit, mystérieusement mais réellement.

C’est peut-être, en faisant vivre ces valeurs au contact de la nature, mais aussi de l’Évangile, que pourra, lentement, comme la graine qui germe, se réaliser ce rêve de Dieu : d’un ciel nouveau et d’une terre nouvelle, où la « mer » du Mal diminue, pour donner place à une Jérusalem nouvelle, belle comme une fiancée (cf Ap) ; où Dieu sera au milieu des humains pour être notre Père et nous, ses enfants : c’est le rêve, l’utopie de Dieu ; c’est aussi notre désir. Déjà mystérieusement, nous y collaborons, chacun comme un grain de blé enfoui en terre. Mais à beaucoup de grains de blé, on peut espérer une réelle moisson.

Que l’exemple de Léon nous rappelle que nous avons chacun notre place et notre rôle, aussi petit soit-il, mais important pour un monde finalement plus juste et fraternel.

Merci, Léon, pour votre témoignage de vie, dans une si grande discrétion.

Soyez dans la paix de Dieu, et veillez sur ceux que vous continuez d’aimer !

Père Norbert Maréchal

P.S. La célébration des funéraille a eu lieu à Becco, le 20 août 2018 ; les lectures choisies pour la célébration étaient : Ap 21 et Jn 12,24-26
P.S. 2 : Merci à Jean-François Kieffer pour le dessin du Semeur (1000 images d’évangile)

Portes ouvertes

Homélie de l’abbé Marcel Villers pour le 21e dimanche du temps ordinaire Année B. Mc 7, 1-23. Theux le 2 septembre 2018

Rien de ce qui est extérieur à l’homme et qui entre en lui ne peut le rendre impur.

Jésus distingue deux types d’impureté, de souillure.
La souillure externe concerne par exemple la nourriture : des mains ou des plats non lavés rendent impurs les aliments, par simple contact physique.
De même, si j’entre en contact, si je touche ou suis touché par le corps d’un impur, un lépreux ou un mort, ou tout simplement un païen, je deviens moi-même impur et donc souillé.

La souillure éthique est d’une autre nature, elle est d’ordre intérieur, relative aux intentions et a son siège dans le cœur de la personne.
C’est du dedans, du cœur de l’homme, que sortent les pensées perverses. Tout ce mal vient du dedans, et rend l’homme impur (Mc 7,21-23).
Autrement dit, l’impureté ne se situe pas au niveau physique, matériel, mais au niveau des pensées, des intentions.

Jésus substitue ainsi à la conception rituelle de la pureté celle de la pureté morale, favorisant l’intériorisation de la religion. En effet, il importe peu de toucher des objets ou des personnes qualifiées d’impures. L’essentiel, c’est le cœur, l’intériorité.

Les traditions humaines, dit Jésus, cherchent à établir ou marquer des coupures, bien tranchées. On sépare ainsi radicalement l’impur du pur, le profane du sacré, et finalement les humains entre eux et les humains d’avec Dieu.

Jésus s’oppose aux coupures, aux séparations, aux exclusives. Il veut rétablir les liens rompus. Il n’y a pas de lien possible avec Dieu si nos liens sont rompus avec les autres humains.
Sur ce point, saint Jacques est clair et net. Un comportement religieux pur et sans souillure, c’est de visiter les orphelins et les veuves dans leur détresse.

Selon Jésus, ce qui préoccupe vraiment Dieu, ce n’est pas la religion et ses lois, mais bien le sort des hommes et des femmes de ce monde. Ce qui importe vraiment à Dieu, ce ne sont pas les rites de purification ou les prescriptions alimentaires, ou les liturgies et les dogmes. C’est en vain qu’ils me rendent un culte ; les doctrines qu’ils enseignent ne sont que des préceptes humains.
Ce qui importe vraiment à Dieu, c’est ce qui advient aux hommes et aux femmes de ce monde.
Mettez la Parole en pratique, recommande saint Jacques, ne vous contentez pas de l’écouter.

Jésus le montrait quand, au grand scandale des purs, il partageait le repas des marginaux, les infréquentables, les pécheurs comme on disait, les gens impurs.
Une des implications de ce comportement, c’est que, par ses actes, Jésus déclarait purs tous les aliments (7,19). Conclusion capitale qui mettait fin à un des débats majeurs de l’Église primitive : devait-on continuer à suivre les prescriptions alimentaires juives ?
L’enjeu, c’est la communauté de table entre chrétiens issus du judaïsme et ceux venant du monde païen. La sentence de Jésus est claire : aucune nourriture, qu’elle soit interdite, non casher ou contaminée, n’est susceptible de rendre l’homme impur. Ainsi s’efface une des frontières entre Juifs et païens.

La remise en question des interdits alimentaires prescrits par la loi juive permet l’ouverture de la mission et de l’Église aux païens. Sans cela, jamais il n’aurait pu être question d’une Église missionnaire, c’est-à-dire ouverte, accueillante à tous, à toutes les cultures et nations.

La porte de l’Église, comme celle de Jésus, est toujours ouverte et à tous.

Abbé M. Villers

L’Esprit ou la chair



Edouard de Guzman, Jésus et les douze apôtres

 Homélie de l’abbé Marcel Villers pour le 21e dimanche du temps ordinaire. Année B. Jn 6, 60-69. Theux le 26 août 2018.

Voulez-vous partir, vous aussi ?
Le moment est crucial. Aussi bien pour Jésus que pour ses disciples.
Jésus risque de se retrouver seul.
Les disciples sont devant un choix capital : poursuivre avec Jésus ou le quitter.

C’est que Jésus scandalise. Il est, au sens propre du mot, « ce sur quoi on trébuche. »
Sa parole est rude ! Qui peut l’entendre ?

Quel est le scandale auquel les disciples ont succombé ?
C’est celui de l’incarnation.
Jésus affirme qu’il est « descendu du ciel », autrement dit qu’il est d’origine divine. Souvenez-vous de ses paroles : je suis le pain vivant descendu du ciel. Les disciples ne peuvent concilier cette prétention avec ce qu’ils savent de lui, n’est-il pas le fils de Joseph ? Nous connaissons son père et sa mère. (6,41)

L’incarnation est pierre d’achoppement. Jésus, cet homme bien concret, historiquement situé dans la Palestine du premier siècle, est le fils de Dieu, Dieu lui-même. Jésus est vrai Dieu et vrai homme, sans confusion ni séparation. Scandale, blasphème pour les adversaires de Jésus ; mais aussi scandale pour ses propres disciples, ceux qui le suivent et partagent sa vie depuis tout un temps. Scandale pour chacun de nous.
Sa parole est rude ! Qui peut l’entendre ?

Et voilà que Jésus, au lieu d’apaiser le scandale, le radicalise.
Cela vous scandalise ? dit-il à ses disciples. Qu’en sera-t-il quand vous verrez le Fils de l’homme monter là où il était auparavant, autrement dit « au ciel » ? Si les disciples sont scandalisés par l’incarnation, ils le seront encore davantage lors de l’élévation de Jésus sur la croix assimilée à un retour vers Dieu. Comment admettre que la croix soit le chemin de sa montée aux cieux ?

Il est grand le mystère de la foi !

Oui, mais comment comprendre le destin de Jésus sans succomber au scandale ?
C’est l’esprit qui fait vivre, la chair n’est capable de rien, affirme Jésus. Autrement dit, seul l’Esprit, c’est-à-dire, l’action de Dieu lui-même, peut susciter une juste compréhension de la personne et de la trajectoire de Jésus. Réduit au regard objectif, la réalité du monde de Dieu et celui de la foi sont indéchiffrables et donc incompréhensibles.

Jésus provoque la crise, c’est-à-dire le moment du choix décisif : vivre selon l’esprit ou la chair.
Les disciples sont mis au pied du mur. Et nous avec eux.
Voulez-vous partir, vous aussi ?

En réponse, trois positions sont présentées. Elles sont toujours d’actualité parmi ceux et celles qui se déclarent chrétiens.

Certains sont scandalisés par les prétentions de Jésus, sa parole est trop rude. A partir de ce moment, beaucoup de ses disciples s’en retournèrent et cessèrent de l’accompagner.
Ils sont nombreux aujourd’hui les baptisés, les chrétiens déclarés à avoir cessé de croire en Jésus. Ils ont disparu de nos rassemblements. Il est vrai que la raison objective qui domine nos mentalités ne laisse pas de place à l’homme intérieur. Le christianisme conformiste d’hier n’a privilégié que l’homme extérieur, la chair comme dit Jésus.

D’autres, comme Pierre, demeurent fidèles à la personne et au destin de Jésus, venu du ciel et remonté auprès du Père céleste.
Nous croyons et nous savons que tu es le saint de Dieu. Seul l’homme intérieur qui a approfondi sa foi est capable de se laisser saisir par l’Esprit. C’est que, comme le dit Jésus, personne ne peut venir à moi si cela ne lui est pas donné du Père. Car la chair n’est capable de rien.
La foi est bien un don de Dieu.

Enfin, il y a Judas, celui qui livra Jésus. Comme lui, nombreux sont ceux et celles qui ont été choisis par le Christ, mais ont un jour renié celui qu’ils ont servi et aimé. N’oublions pas que nous aussi pouvons en être ? Qui, en effet, peut être assuré de sa décision de croire ? La foi n’est pas une propriété, une possession.

Reste à chacun de se situer en écoutant la question posée par Jésus.
Voulez-vous partir, vous aussi ?

Puisse la réponse de Pierre devenir la nôtre : Seigneur, à qui irions-nous ?

Abbé Marcel Villers

La vie éternelle est déjà commencée

Homélie de l’abbé Marcel Villers pour le 20e dimanche ordinaire. Année B. La Reid, Theux 18-19 août 2018

Je suis le Pain vivant descendu du ciel.
Qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle.

« La vie éternelle », pas moins. Bien sûr, nous y croyons et nous le professons haut et clair chaque fois que nous proclamons le Credo : « Je crois à la résurrection de la chair, à la vie éternelle ».

Deux questions se posent. Qu’est-ce qu’une vie éternelle ? Comment pouvons-nous accéder à une vie éternelle ?

Qu’est-ce qu’une vie éternelle ?
Il y a quelques années, l’épouse d’un milliardaire anversois fait jurer à son mari qu’il lui offrira pour dernière demeure, une chambre froide, un congélateur où elle sera conservée à une très basse température en attendant qu’on trouve la recette de l’éternité. Après plusieurs refus de la part d’administrations communales, la ville de Gand autorise la construction du fameux tombeau ou chambre frigorifique. La chère épouse y repose pour ce qu’elle imagine être l’éternité.
Ce fait divers authentique (rapporté par G. Ringlet dans La Croix, 18-19 août 2018) est révélateur d’une interrogation de toujours sur l’au-delà de cette vie. La mort est inéluctable, c’est un fait que nul ne peut nier.
Mais la vie ne peut-elle pas l’emporter ?

C’est un fait aussi que toutes les civilisations humaines ont développé la conviction que la vie se poursuit au-delà de la mort. Les tombes dès la préhistoire, celles des premiers temps de l’humanité, témoignent de cette foi en une autre vie. On équipe le défunt du nécessaire pour continuer à vivre dans l’autre monde : vaisselle, monnaie, outils et mobilier.

Mais s’agit-il de vie éternelle ou de survie éternelle ? L’éternité est-elle la prolongation indéfinie de cette vie ? Et surtout, la vie éternelle est-elle seulement à la fin, à la fin de notre existence ? Et si l’éternité se jouait aujourd’hui ? La vie éternelle est-elle une question de durée ou d’intensité de la vie ? Se joue-t-elle au-dehors ou au-dedans de notre vécu ? L’au-delà que nous réservons à la vie éternelle n’est-il pas plutôt un en-dedans ?

Jésus répond clairement. Qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle.
C’est au présent, c’est maintenant, ici, aujourd’hui que cela se réalise. Qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle, et moi je le ressusciterai au dernier jour. Cela veut dire simplement qu’en mangeant la chair et en buvant le sang du Christ ressuscité, nos corps eux-mêmes participent à sa condition de ressuscité, portant en eux les germes de la résurrection.

C’est énorme et incroyable à vue de nez. En reliant le pain vivant et l’au-delà, l’évangile nous enseigne que la vie éternelle n’est pas une affaire de prolongation. C’est dès aujourd’hui, l’éternité. On n’enferme pas l’éternité dans une chambre froide, ni dans un demain hypothétique. On n’emprisonne pas la résurrection dans un tombeau.

Je suis le Pain vivant descendu du ciel. Qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle.
Comment cela peut-il se faire ? Rien d’autre que tendre la main et recevoir, dans la foi, le don de Dieu. Car Dieu a tant aimé le monde qu’il lui a donné son Fils unique. C’est lui qui nous est donné, c’est lui que nous recevons lorsque nous communions. Avec lui, c’est la vie divine, la vie éternelle qui nous est offerte.

Tel est le pain qui descend du ciel : il n’est pas comme celui que vos pères ont mangé. Eux, ils sont morts ; celui qui mange ce pain vivra éternellement.

Abbé Marcel Villers