15e dimanche ordinaire. Qui est le prochain ?

Lequel des trois a été le prochain de l’homme tombé aux mains des bandits ?

Cette question est la réponse à la question initiale : Qui est mon prochain ? Voilà un premier étonnement : Jésus répond à une question par une question. Mais entre les deux, il y a la parabole du bon Samaritain qui fait faire tout un chemin de conversion.

Ce ne sont pas seulement l’homme qui descendait de Jérusalem à Jéricho, le prêtre, le lévite, le Samaritain qui cheminent, ce sont aussi les auditeurs de Jésus, nous-mêmes qui faisons du chemin entre les deux questions. En effet, à la fin de l’histoire, la question initiale s’est inversée, convertie pourrait-on dire.
Le docteur de la Loi demandait : Qui est mon prochain, quelle espèce de vis-à-vis est mon prochain ?
Jésus retourne la question : Lequel s’est comporté comme prochain ?

Le docteur posait à Jésus une question intellectuelle, en quête d’une définition ou d’une liste des catégories de gens à considérer comme prochains. C’était une question débattue à l’époque dans les milieux savants, parmi ces docteurs de la Loi chargés de guider les fidèles. Qui est le prochain que la Loi commande d’aimer comme soi-même ? Dans le judaïsme de l’époque, le prochain c’est avant tout le compatriote, membre du peuple d’Israël. Les Pharisiens refusaient même de considérer comme prochain celui qui n’est pas de leur parti. Bref, de sérieuses limites étaient mises à la qualité de prochain. Et nous, aujourd’hui, ne sommes pas aussi tentés de déterminer le minimum obligatoire et de faire des listes.

La question du légiste : Qui est mon prochain, est de l’ordre de l’abstrait. Il s’agit de définir, délimiter une catégorie de gens. Il lui est répondu que le prochain n’est pas un objet abstrait, une catégorie, mais un comportement en première personne. Le prochain, c’est une conduite, c’est se rendre présent à quelqu’un. Et cela se raconte : « il était une fois un homme qui devint le prochain d’un inconnu que des brigands avaient assommé ». Et l’histoire racontée aboutit à un principe d’action : Va et fais de même.
On n’a pas un prochain ; je me fais le prochain de quelqu’un.

Dès qu’il vit l’homme, il fut saisi de compassion. Et cela pour quelqu’un qu’il ne connaît pas. Alors aussitôt, sans un mot, il agit : il s’approcha, et pansa ses blessures en y versant de l’huile et du vin ; puis il le chargea sur sa propre monture, le conduisit dans une auberge et prit soin de lui.
Aimer, c’est agir efficacement, passer aux actes. Se faire proche, c’est quitter la position du spectateur pour celle de l’acteur.
Jésus a retourné le problème : « Tu n’as pas à te demander qui est ton prochain, mais cet homme, abandonné, blessé, lui, qui estime-t-il être son prochain ? » Tout homme, quel qu’il soit, devient mon prochain quand je me fais proche de lui.

Va, et toi aussi, fais de même.
Telle est la réponse de Jésus à la demande du docteur de la Loi : Maître, que dois-je faire pour avoir en héritage la vie éternelle ? La vie éternelle, c’est un « faire », ce sont des actes. S’approcher, soigner, charger, conduire, prendre soin…
Car « Quand le Fils de l’homme viendra, il dira : Venez à moi les bénis de mon Père, car j’ai eu faim et vous m’avez donné à manger ;  j’ai eu soif et vous m’avez donné à boire… Je vous le déclare, toutes les fois que vous l’avez fait à l’un de ces petits, c’est à moi que vous l’avez fait. »

S’approcher de tout homme dans le besoin, c’est s’approcher du Christ. Ainsi le prochain, c’est le Christ lui-même.

Abbé Marcel Villers.
Homélie pour le 15e dimanche ordinaire. Theux, le 14 juillet 2019.
Illustration : Le bon Samaritain de Van Gogh (1890).

Clés pour lire l’évangile de Luc

Dans cette série hebdomadaire, nous voulons fournir des clés pour ouvrir et apprécier le texte de l’évangile. Cette semaine, Lc 10, 25-37 du 15e dimanche ordinaire.

35. Qui est mon prochain ?

Maître, que dois-je faire pour avoir en héritage la vie éternelle ? (Lc 10, 25).

Un samaritain arriva près du blessé. Non seulement il n’a pas pris l’autre côté de la route, mais dès qu’il vit l’homme, « il fut saisi de compassion » (10, 33). Et cela pour quelqu’un qu’il ne connaît pas. Alors aussitôt, sans un mot, il agit : « il s’approcha, et pansa ses blessures en y versant de l’huile et du vin ; puis il le chargea sur sa propre monture, le conduisit dans une auberge. » (10, 34) Aimer, c’est agir efficacement, passer aux actes.

« Lequel des trois a été le prochain de l’homme tombé aux mains des bandits ? » (10, 36) Jésus retourne le problème : « Tu n’as pas à te demander qui est ton prochain, mais cet homme, abandonné, blessé, lui, qui estime-t-il être son prochain ? » Autrui devient mon prochain quand je me fais proche de lui. « Va, et toi aussi, fais de même. » (10, 25

Les Samaritains

« Les Juifs n’ont pas de relations avec les Samaritains » (Jn 4, 9) affirme l’évangile de Jean. Cette animosité provient sans doute du schisme créé sous Esdras par la construction d’un temple sur le mont Garizim, rival de celui de Jérusalem (Jn 4, 20). Dans la mentalité populaire, le schisme religieux ne pouvait que déteindre sur l’ensemble des habitants de la région. Ceux-ci, d’ailleurs, étaient considérés non comme une tribu proprement dite, mais comme un ramassis de gens envoyés par les Assyriens pour repeupler la Samarie après la chute de sa capitale (721 avant J.C.) et la déportation de sa population (2 R 17, 24-41). On les tenait rigoureusement à l’écart. Le nom même de « Samaritain » est une injure (Jn 8, 48), si bien que parler d’un « bon » Samaritain est une contradiction dans les termes. Jésus frappait ses auditeurs en citant certains Samaritains en exemple. Quelques centaines de Samaritains subsistent actuellement en Israël (Naplouse, Holon). » (André CHOURAQUI, Dictionnaire de la Bible et des religions du livre, 1985)

Abbé Marcel Villers

La vie éternelle est déjà commencée

Homélie de l’abbé Marcel Villers pour le 20e dimanche ordinaire. Année B. La Reid, Theux 18-19 août 2018

Je suis le Pain vivant descendu du ciel.
Qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle.

« La vie éternelle », pas moins. Bien sûr, nous y croyons et nous le professons haut et clair chaque fois que nous proclamons le Credo : « Je crois à la résurrection de la chair, à la vie éternelle ».

Deux questions se posent. Qu’est-ce qu’une vie éternelle ? Comment pouvons-nous accéder à une vie éternelle ?

Qu’est-ce qu’une vie éternelle ?
Il y a quelques années, l’épouse d’un milliardaire anversois fait jurer à son mari qu’il lui offrira pour dernière demeure, une chambre froide, un congélateur où elle sera conservée à une très basse température en attendant qu’on trouve la recette de l’éternité. Après plusieurs refus de la part d’administrations communales, la ville de Gand autorise la construction du fameux tombeau ou chambre frigorifique. La chère épouse y repose pour ce qu’elle imagine être l’éternité.
Ce fait divers authentique (rapporté par G. Ringlet dans La Croix, 18-19 août 2018) est révélateur d’une interrogation de toujours sur l’au-delà de cette vie. La mort est inéluctable, c’est un fait que nul ne peut nier.
Mais la vie ne peut-elle pas l’emporter ?

C’est un fait aussi que toutes les civilisations humaines ont développé la conviction que la vie se poursuit au-delà de la mort. Les tombes dès la préhistoire, celles des premiers temps de l’humanité, témoignent de cette foi en une autre vie. On équipe le défunt du nécessaire pour continuer à vivre dans l’autre monde : vaisselle, monnaie, outils et mobilier.

Mais s’agit-il de vie éternelle ou de survie éternelle ? L’éternité est-elle la prolongation indéfinie de cette vie ? Et surtout, la vie éternelle est-elle seulement à la fin, à la fin de notre existence ? Et si l’éternité se jouait aujourd’hui ? La vie éternelle est-elle une question de durée ou d’intensité de la vie ? Se joue-t-elle au-dehors ou au-dedans de notre vécu ? L’au-delà que nous réservons à la vie éternelle n’est-il pas plutôt un en-dedans ?

Jésus répond clairement. Qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle.
C’est au présent, c’est maintenant, ici, aujourd’hui que cela se réalise. Qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle, et moi je le ressusciterai au dernier jour. Cela veut dire simplement qu’en mangeant la chair et en buvant le sang du Christ ressuscité, nos corps eux-mêmes participent à sa condition de ressuscité, portant en eux les germes de la résurrection.

C’est énorme et incroyable à vue de nez. En reliant le pain vivant et l’au-delà, l’évangile nous enseigne que la vie éternelle n’est pas une affaire de prolongation. C’est dès aujourd’hui, l’éternité. On n’enferme pas l’éternité dans une chambre froide, ni dans un demain hypothétique. On n’emprisonne pas la résurrection dans un tombeau.

Je suis le Pain vivant descendu du ciel. Qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle.
Comment cela peut-il se faire ? Rien d’autre que tendre la main et recevoir, dans la foi, le don de Dieu. Car Dieu a tant aimé le monde qu’il lui a donné son Fils unique. C’est lui qui nous est donné, c’est lui que nous recevons lorsque nous communions. Avec lui, c’est la vie divine, la vie éternelle qui nous est offerte.

Tel est le pain qui descend du ciel : il n’est pas comme celui que vos pères ont mangé. Eux, ils sont morts ; celui qui mange ce pain vivra éternellement.

Abbé Marcel Villers