Clés pour lire l’évangile de Luc

Dans cette série hebdomadaire, nous voulons fournir des clés pour ouvrir et apprécier le texte de l’évangile. Cette semaine, Lc 10, 1-12. 17-20 du 14e dimanche ordinaire.

34. La moisson est abondante

Là où vous serez accueillis, mangez ce qui vous est présenté. (Lc 10, 8)

Les envoyés n’ont d’autre sécurité, d’autre avenir que l’hospitalité qu’on voudra bien leur offrir. Voilà qui en dit long sur la mission, celle de l’Église, celle des chrétiens : il ne s’agit pas d’amener les autres à venir chez nous, mais nous à aller vers eux. Il est question de sortir de chez soi pour partir habiter la maison de l’autre. L’avenir de l’Église, comme celui des soixante-douze envoyés, c’est l’accueil, l’hospitalité qu’on voudra bien leur offrir.

N’entrons dans la maison des autres qu’avec un seul vœu : la paix, le dialogue. Comme nous le recommande Jésus : « Dans toute maison où vous entrerez, dites d’abord : Paix à cette maison. S’il y a là un ami de la paix, votre paix ira reposer sur lui. » (10, 5-6) Voilà une consigne superbe et une définition de la mission.

Les soixante-douze

« Les soixante-douze disciples ont, comme les Douze, pouvoir sur les esprits mauvais (9, 17) et proclament la venue du Règne (10, 9.11). L’évangéliste affirme ainsi que la mission des Douze n’est pas seule à s’enraciner dans les consignes de Jésus d’avant Pâques.

Luc a clairement le souci de manifester que la mission est le bien de toute l’Église, et pas uniquement celui de quelques personnes. Le chiffre de soixante-douze va dans le même sens : il exprime l’ampleur du groupe missionnaire qui, dans l’Église, se réclame de Jésus, qu’il s’agisse de Philippe, de Paul dans Actes, ou de Luc lui-même !

Soixante-douze est une référence implicite à Gn 10, 2-31 qui présente, dans la Septante, la table des soixante-douze peuples de la terre. Les chrétiens issus des nations païennes évangélisées ont les mêmes titres à faire valoir, pour ce qui est de la mission, que les Douze qui ont suivi Jésus durant sa vie terrestre. » (Hugues COUSIN, L’évangile de Luc, 1993)

Abbé Marcel Villers

Aller plus profond

Maître, nous avons peiné toute la nuit sans rien prendre.
Combien de chrétiens, combien de pasteurs, combien de missionnaires arrivent au même constat ! Après avoir dépensé tant d’énergie et donné tout leur temps, combien d’entre nous se disent : « Nous avons tant peiné et sans succès. »

Dans notre Église, notre paroisse, que d’efforts, que d’engagements, des prêtres bien sûr, mais surtout des fidèles, qui s’investissent énormément, que ce soit dans la liturgie, je pense aux chorales, à l’accompagnement des personnes en deuil et à la célébration des funérailles, aux baptêmes, à la catéchèse des enfants et de plus en plus de leurs parents.
Et pourtant…

La foi semble en disparition, l’Église, nos assemblées en tout cas, vieillissent. Alors, après nous, quelle relève ? Maître, nous avons peiné toute la nuit sans rien prendre. Nombreux sont celles et ceux qui succombent au découragement et se replient sur eux-mêmes ou vont voir ailleurs.

Avancez au large, et jetez les filets. Voilà ce que Jésus nous répond aujourd’hui. Mais à quoi cela peut-il servir ? N’avons-nous pas peiné toute la nuit sans rien prendre ? Voilà que Jésus demande d’aller au large qu’on peut aussi traduire par « aller plus profond. »

À nous qui sommes, en ces temps d’amenuisement, tentés de nous tourner et retourner sur nos problèmes – comment maintenir notre communauté en vie, notre assemblée du dimanche– Jésus commande d’aller au large, c’est-à-dire prendre distance, sortir.

Aller au large, c’est aussi et peut-être surtout aller « plus profond ». Autrement dit, notre vision –souvent amère ou découragée de la situation de l’Église, de la foi- est trop superficielle. Il y faut un autre regard, aller « plus profond » et donc approfondir les choses, en commençant par notre foi. La première évangélisation à organiser, c’est la nôtre.
Allez au large, allez plus profond.

Pierre fait confiance à Jésus, il le croit sur parole. Sur ton ordre – sur ta parole – je vais jeter les filets. Et c’est de nuit, dans l’obscurité, sans avoir un quelconque indice que Jésus a raison. Croire sur parole, espérer contre toute espérance à courte vue, voilà ce que Jésus nous demande, à nous aussi. Et ils remplirent les deux barques, à tel point qu’elles enfonçaient. Voilà ce qui nous est promis si notre foi rejoint la confiance de Pierre.

Hier, c’était l’Église qui, comme une mère, portait les fidèles ; aujourd’hui, c’est le grand renversement : c’est aux chrétiens de porter leur mère, l’Église, et d’inventer son avenir dans nos villes et villages. Sans ces hommes et ces femmes qui s’engagent à votre service et au service de l’Église, on ne peut donner cher de l’avenir de nos paroisses. On sait qu’en-deçà d’un certain nombre de personnes, il n’y a plus les ressources suffisantes pour faire vivre une paroisse, et même célébrer dignement une messe.

De plus, c’est une autre figure de l’Église qui se dessine quand les fidèles laïcs ne sont plus de simples collaborateurs du clergé, mais coresponsables de l’être et de l’agir de l’Église. Non plus être portés par le curé, les prêtres, mais prendre soi-même en charge la triple mission des chrétiens : rendre proche l’Évangile parmi nos concitoyens ; assurer la présence de l’Église dans l’espace social par l’annonce, la célébration et le service ; veiller à la communion avec les autres communautés et paroisses de notre commune.

Aujourd’hui, face à cette mission, cette lourde responsabilité, écoutons ce que le Seigneur nous dit, comme à Simon, comme à Isaïe, comme à saint Paul, il nous dit : Soyez sans crainte ! N’ayez pas peur ! Avancez au large, et jetez les filets.

Sans oublier que ce ne sont pas « nos barques et nos filets », nos œuvres seules qui prennent les hommes, mais la foi et la Parole du Maître. Alors laissant tout, leur passé et leur présent, ils le suivirent vers demain, l’avenir.

Abbé Marcel Villers
Homélie pour le 5° dimanche ordinaire de l’année C (Lc 5,1-11)
Theux, le 10 février 2019

 

Photo du lac de Tibériade (https://elwinra.wordpress.com/2014/04/03/le-lac-de-tiberiade-le-lac-de-kinneret-mer-de-galilee/)

Portes ouvertes

Homélie de l’abbé Marcel Villers pour le 21e dimanche du temps ordinaire Année B. Mc 7, 1-23. Theux le 2 septembre 2018

Rien de ce qui est extérieur à l’homme et qui entre en lui ne peut le rendre impur.

Jésus distingue deux types d’impureté, de souillure.
La souillure externe concerne par exemple la nourriture : des mains ou des plats non lavés rendent impurs les aliments, par simple contact physique.
De même, si j’entre en contact, si je touche ou suis touché par le corps d’un impur, un lépreux ou un mort, ou tout simplement un païen, je deviens moi-même impur et donc souillé.

La souillure éthique est d’une autre nature, elle est d’ordre intérieur, relative aux intentions et a son siège dans le cœur de la personne.
C’est du dedans, du cœur de l’homme, que sortent les pensées perverses. Tout ce mal vient du dedans, et rend l’homme impur (Mc 7,21-23).
Autrement dit, l’impureté ne se situe pas au niveau physique, matériel, mais au niveau des pensées, des intentions.

Jésus substitue ainsi à la conception rituelle de la pureté celle de la pureté morale, favorisant l’intériorisation de la religion. En effet, il importe peu de toucher des objets ou des personnes qualifiées d’impures. L’essentiel, c’est le cœur, l’intériorité.

Les traditions humaines, dit Jésus, cherchent à établir ou marquer des coupures, bien tranchées. On sépare ainsi radicalement l’impur du pur, le profane du sacré, et finalement les humains entre eux et les humains d’avec Dieu.

Jésus s’oppose aux coupures, aux séparations, aux exclusives. Il veut rétablir les liens rompus. Il n’y a pas de lien possible avec Dieu si nos liens sont rompus avec les autres humains.
Sur ce point, saint Jacques est clair et net. Un comportement religieux pur et sans souillure, c’est de visiter les orphelins et les veuves dans leur détresse.

Selon Jésus, ce qui préoccupe vraiment Dieu, ce n’est pas la religion et ses lois, mais bien le sort des hommes et des femmes de ce monde. Ce qui importe vraiment à Dieu, ce ne sont pas les rites de purification ou les prescriptions alimentaires, ou les liturgies et les dogmes. C’est en vain qu’ils me rendent un culte ; les doctrines qu’ils enseignent ne sont que des préceptes humains.
Ce qui importe vraiment à Dieu, c’est ce qui advient aux hommes et aux femmes de ce monde.
Mettez la Parole en pratique, recommande saint Jacques, ne vous contentez pas de l’écouter.

Jésus le montrait quand, au grand scandale des purs, il partageait le repas des marginaux, les infréquentables, les pécheurs comme on disait, les gens impurs.
Une des implications de ce comportement, c’est que, par ses actes, Jésus déclarait purs tous les aliments (7,19). Conclusion capitale qui mettait fin à un des débats majeurs de l’Église primitive : devait-on continuer à suivre les prescriptions alimentaires juives ?
L’enjeu, c’est la communauté de table entre chrétiens issus du judaïsme et ceux venant du monde païen. La sentence de Jésus est claire : aucune nourriture, qu’elle soit interdite, non casher ou contaminée, n’est susceptible de rendre l’homme impur. Ainsi s’efface une des frontières entre Juifs et païens.

La remise en question des interdits alimentaires prescrits par la loi juive permet l’ouverture de la mission et de l’Église aux païens. Sans cela, jamais il n’aurait pu être question d’une Église missionnaire, c’est-à-dire ouverte, accueillante à tous, à toutes les cultures et nations.

La porte de l’Église, comme celle de Jésus, est toujours ouverte et à tous.

Abbé M. Villers