3e DIMANCHE DE PÂQUES. Le chemin d’Emmaüs. Lc 24, 13-35

« Ils racontaient ce qui s’était passé sur la route, et comment ils l’avaient reconnu quand il avait rompu le pain. »

Que s’est-il « passé sur la route » ? Qu’est-il arrivé « quand il a rompu le pain » ?
Ce sont les deux moments clés : ils ont transformé les disciples, les ont littéralement retournés. Et si cela pouvait nous arriver. Mais c’est impossible : ils ont bénéficié d’une expérience que nous ne pouvons pas connaître. Leur chemin ne peut être le nôtre. Est-ce bien sûr que ces deux disciples ne nous ressemblent pas ? Est-il certain que leur itinéraire n’est pas le nôtre ?

Pour eux qui ont cru et suivi Jésus, sa mort est une catastrophe, surtout le fait qu’il ait subi le supplice de la croix. Cette mort est un scandale. Qui peut comprendre cette issue tragique ? Quelle lumière peut jaillir d’un crucifié ? Quelle espérance peut venir d’un condamné ? Les compagnons de Jésus se sont effondrés quand leur maître a été arrêté, condamné, exécuté. « Nous espérions qu’il serait le libérateur d’Israël. » Mais voilà trois jours que tout est fini.

N’en est-il pas de même pour nous ? Nous attendons en vain ce Royaume que Jésus a promis. Où est-il ce monde de fraternité et de justice pour tous ? Pourquoi la souffrance, la maladie, la mort continuent-elles à ravager les humains ? Il avait pourtant annoncé sa victoire prochaine sur les forces du mal. Et voilà, non pas trois jours, mais vingt siècles que nous attendons.
Notre problème est le même que celui des disciples d’Emmaüs : comprendre, donner sens à cette mort infâme, à cet échec manifeste de Jésus et de son projet.

Deux lumières sur notre route comme sur celle d’Emmaüs.
La première lumière, c’est celle de l’Écriture, relue à partir de Jésus. C’est le rôle que joue l’inconnu sur la route d’Emmaüs. Oui, Jésus et le sens de son destin nous restent inconnus tant que nous ne les situons pas dans le mouvement que dessine l’Écriture.
« Vous n’avez donc pas compris ! Comme votre cœur est lent à croire tout ce qu’ont dit les prophètes ! Ne fallait-il pas que le Messie souffrît tout cela pour entrer dans la gloire ? »
La mort de Jésus s’inscrit dans la logique de l’alliance, fil rouge des Écritures pour qui le salut de l’homme ne vient ni de la puissance, ni de la force, mais qu’il monte du cœur, de cette communion d’amour qui lie l’être humain et son Dieu. La croix est la manifestation suprême de la communion de Jésus avec son Père, jusqu’au bout.

La deuxième lumière qui nous est donnée, c’est « la fraction du pain ». En effet, ce soir-là, « quand il fut à table avec eux, il prit le pain, dit la bénédiction, le rompit et le leur donna. Alors leurs yeux s’ouvrirent et ils le reconnurent. » La fin du récit précise : « quand il avait rompu le pain. » C’est la fraction qui est le signe décisif, le fait de rompre le pain, de le briser comme un corps, une vie, peuvent être brisés par la mort. Le geste est clair lorsque Jésus, la veille de sa mort, rompt le pain en disant : « Ceci est mon corps livré pour vous. » Le sacrifice, le don de soi donnent sens à la vie et à la personne de Jésus, et donc accès au mystère de Dieu. Dieu est amour.

Abbé Marcel Villers
Illustrations : Arcabas (1926-2018)

Clés pour lire l’évangile de Matthieu. 21. Apparition aux femmes

Dans cette série hebdomadaire (parution le mercredi matin), nous voulons fournir, cette année, des clés pour ouvrir et apprécier l’évangile de Matthieu. Comme la liturgie s’éloigne de la lecture de Matthieu jusqu’à la mi-juin, nous reprenons cette semaine la finale de l’évangile de la nuit pascale : Mt 28, 9-10.

21. Apparition à deux femmes

Jésus vint à leur rencontre et leur dit : « Je vous salue. » (Mt 28, 9)

C’est la seule mention, dans tout le Nouveau Testament, d’une apparition de Jésus ressuscité à deux femmes. Toutefois, Jean rapporte une rencontre de Jésus avec la seule Marie de Magdala. Ici, les deux femmes, ayant quitté le tombeau, courent pour rejoindre les disciples en ville. Il s’agit de « Marie-Madeleine et l’autre Marie » (28,1).

En pleine course, Jésus se manifeste : « Je vous salue » (28,9). A la salutation de Jésus, elles répondent par deux gestes significatifs. Ils traduisent le rapport des disciples à Jésus : « elles s’approchèrent et se prosternèrent devant lui » (28,9). Puis, « elles lui saisirent les pieds » (28,9), geste non pour retenir Jésus, mais pour constater qu’il est bien vivant.

Vient alors un message que Jésus les charge de transmettre : « Allez annoncer à mes frères qu’ils doivent se rendre en Galilée : c’est là qu’ils me verront » (28,10). Le lieu des apparitions est un lieu théologique ; pour Matthieu et Marc, c’est en Galilée ; pour Luc et Jean, à Jérusalem et environs.

Je vous salue

La salutation de Jésus aux deux femmes est la formule classique en grec : « Kairè » qui signifie « Réjouis-toi ! ». On la retrouve clairement lors de la salutation de l’ange Gabriel à Marie lors de l’annonciation (Lc 1,28), d’où la version de l’Ave Maria commençant par « Réjouis-toi, Marie ! » plutôt que « Je vous salue, Marie ». La formule classique dans le monde juif est « Shalôm » qui signifie : « Paix à toi ». C’est bien ce que Jésus souhaite à ses disciples, comme adieu : « Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix ; je ne la donne pas comme le monde la donne » (Jean 14.27). Ce n’est plus la joie, mais la paix que l’on souhaite dans l’espace juif. En latin, ce sera la santé : « Vale » qui veut dire « Porte-toi bien ». La joie, la paix, la santé, ces vœux, formulés en guise de salutation, ont cependant tous la même portée : le salut.

Abbé Marcel Villers

Méditation de l’évangile du 5° dimanche du carême : Jn 11, 1-45

En ce temps d’absence de célébrations dominicales, nous vous offrons néanmoins une méditation-homélie sur l’évangile du cinquième dimanche du carême. Il y est question de mort et de résurrection, de larmes et de foi. Nous en sommes là en ce temps d’épreuve où la peur de la mort nous étreint. Comme aux sœurs de Lazare, Jésus nous invite à la confiance, à remettre notre sort entre ses mains.

Lazare, viens dehors.

Lazare, c’est l’ami de Jésus.
Lazare, c’est donc chacun de nous, chaque être humain. Tout homme, en effet, a été créé ami de Dieu. C’est par amour que Dieu a fait l’humain à son image, et pour qu’il vive. Mais voilà que l’ami bien-aimé de Dieu est détruit, anéanti par la mort. Tout n’est plus alors que tristesse, lamentation, et larmes.

La mort est-elle plus forte que la vie ? N’y a-t-il que la mort qui gagne ?
En cette période d’épidémie, tout est devenu aléatoire et fragile, la santé comme l’avenir, la vie comme le bonheur. Qui sera vainqueur ?
Le temps s’écoule lentement, enfermés et sans défense que nous sommes. Plus question de fuir dans le tourbillon des activités et des festivités, nous voilà devant un mur, face à nous-mêmes. Et l’on s’interroge, on se resitue face à l’échéance, celle de nos proches, la nôtre.
Rien ne semble plus naturel que la mort.
Et pourtant !
L’homme est devenu un humain lorsque, devant un cadavre, il a chuchoté : « Pourquoi ? » A la différence des autres créatures, l’homme sait qu’il va mourir et il ne s’y habitue pas.

La mort est-elle le dernier mot sur l’homme ? Qui peut dire ce qui vient après la mort ? Sommes-nous condamnés au silence ?
Le pays de la foi est plus grand que celui des mots. Nos questions sont plus vastes que nous. Nous sommes immergés dans un mystère qui nous dépasse. Alors, il faut s’engager, opter. Celui qui regarde la mer de loin ne saura jamais que son ignorance. Ceux qui veulent connaître l’océan doivent embarquer.
Heureux ceux qui croient sans voir ! Oui, il s’agit de croire, non de voir.

« Je suis la résurrection et la vie. Crois-tu cela ? » demande Jésus.
« Celui qui croit en moi, même s’il meurt, vivra. Celui qui vit et croit en moi ne mourra jamais. »

Dieu ne permet pas que la mort soit le dernier mot de l’homme. Dieu ne permet pas que la mort se referme, comme la pierre du tombeau, sur la vie de l’homme.
Dieu prépare quelque part un printemps, une création nouvelle, la résurrection.« Je vais ouvrir vos tombeaux et vous en ferai sortir. »
« Lazare, lève-toi. Sors. Déliez-le ! »

Cette parole du Christ ne surgit pas de nulle part. Tout au long de sa vie, Jésus traversa les morts humaines.
Mais alors pourquoi pleure-t-il devant Lazare ?
Il pleure parce qu’il constate le triomphe de la mort, la destruction de la création sortie des mains de Dieu.
Au tombeau de Lazare, Dieu rencontre la mort, il est face à face avec son ennemi, celui qui lui a volé sa création pour s’en proclamer le Prince.

Jésus pleure.
Jésus pleure parce qu’il aime Lazare.
C’est parce que Jésus a pleuré qu’il a le pouvoir de le rappeler à la vie.
La résurrection n’est pas la manifestation d’un pouvoir divin, mais c’est l’amour devenu puissance de vie.
L’amour pleure sur la tombe. L’amour réveille la vie.
« Seigneur, viens au secours de mon peu de foi. »

Abbé Marcel Villers